Marthe DEVIN 19/26

icones-martheicones-courriers

Holzminden 13 avril 1918
Chère maman Clara je reçois avec le plaisir que vous devinez vos bonnes lettres et je vous envoie un groupe qui vous amusera. Voyez au lavoir, j’ai l’air de dire : est-ce que j’ai assez de savon? Oui. Ma petite amie, Aline Canion (Lecorq) m’a fait le chapeau que vous admirez dans un sac à biscuits. A présent, j’ai celui de Paul. J’ai mon paletot, sur un tablier bleu. Les fenêtres sont notre chambrée. Ah ! je vous embrasse bien tous ! Mère à Émile ; tous les Hélène, dont j’ai reçu l’exquis colis hier. Je me suis beaucoup fortifiée toujours dehors au grand air. J’embrasse bien papa Devin, merci à tous deux pour le colis que Paul m’envoie pour vous. Je suis heureuse d’écrire à Paul, pour lui, pour mes petites, et maman tendres baisers.
Marthe

icones-elisabethicones-courriers

Saint-Denis d’Oléron
Le 12 avril 1918

Ma chère maman.

Avec quelle joie j’ai appris que tu avais enfin reçu de nos nouvelles ! Le temps devait te sembler bien long. Maintenant j’espère que nos lettres te parviendront régulièrement. Je t’ai envoyé un petit colis contenant ¼ de café, ½ livre de chicorée, 20 morceaux de sucre ; puis un peu de haricots blancs et 2 bonbons de chocolat que Maman Clara m’a donnés pour toi. J’espère que le tout t’arrivera en bon état.
Mercredi après-midi nous avons été à la côte sauvage. Je laisse à Jeanne le plaisir de te raconter notre promenade. Hier matin, j’ai été à la pêche. Le 11 avril ! C’est la première fois que j’y vais si tôt. L’année dernière, j’ai commencé le 2 mai. J’ai attrapé ½ livre de crevettes, une petite friture et quelques crabes. J’avais quelques crevettes énormes, de vrais bouquets, et je les ai envoyées aussitôt à papa. Ce sont les premières, elles lui feront certainement plaisir. Je suis en train de faire un filet à Jeanne. J’ai appris le point et je m’en tire assez bien. Je me dépêche pour qu’elle puisse l’avoir à temps. Je m’occupe toujours beaucoup du jardin. J’ai semé 4 nouvelles planches de carottes : 2 de longues, et 2 de demi-longues. Les premières sont déjà levées, ainsi que les poireaux et les oignons. J’ai préparé encore une plate-bande pour repiquer des salades. J’en ai de magnifiques. J’arrose presque tous les soirs. Tu vois que j’ai soin de mes plantations. Nous avons deux nichées de petits lapins, une de cinq, et une de six. Ils sont du jour de Pâques, et déjà bien gentils. Jeanne en raffole. Ils sont tout ronds, de vraies petites boules de graisse. Il y a un noir, des gris, et des roux, pour tous les goûts ! J’ai ramassé de minuscules plantes fleuries, avec leurs racines, et je les ai mises dans une soucoupe avec de l’eau. Elles ont très bien repris. Elles sont devant ton portrait, sur la cheminée de la salle à manger, et dureront très longtemps. Maman Clara vient de me rapporter une branche d’arbuste couverte de fleurs blanches. Je l’ai mise en guirlande autour de ton portrait, et c’est superbe. On dirait une couronne de communiante. Jeanne travaille toujours bien son violon, et Monsieur Guitet est content d’elle. J’espère que ta santé est toujours bonne, et que ton retour ne se fera pas trop attendre. Je t’embrasse de tout mon cœur. Ta fille qui t’aime bien.
Élisabeth

icones-jeanne

Ma chère petite maman.
J’espère que tu vas toujours bien. J’ai été à la côte sauvage avec Elisabeth et maman Ninie et comme il n’y avait pas de petits arbres, parce que la mer été haute, nous avons été sur les dunes. Maman Ninie a compté jusqu’à trois et nous sommes partis nous deux, Elisabeth, en courant, jusqu’au sommet de la plus haute. C’est moi qui y suis arrivée la première. Puis nous avons ramassé de toutes petites plantes fleuries : des pensées sauvages, des myosotis, de petits œillets, etc… Nous les avons mis dans un peu de mousse pour les conserver au frais. Ensuite nous avons été cueillir des ajoncs ; c’est très beau mais ça pique. Élisabeth a pris aussi quelques boutons d’iris qui commencent déjà à fleurir dans l’eau. Nous avons gouté sur l’herbe et nous avons pris le chemin du retour. Comme nous avions chacune un bâton ramassé au bord de l’eau, on a passé le mien dans l’anse du panier et dans la ficelle du bouquet d’ajoncs. Nous le portions aux deux bouts et c’était moins lourd. En rentrant, Élisabeth a mis les petites fleurs dans deux soucoupes sur la cheminée de la salle à manger. Maman Clara m’a montré deux nichées de petits lapins : une de cinq et l’autre de six. Ils commencent déjà à manger. Il y a des roux, un gris et un noir. Hier, j’ai herbé mon petit jardin et j’ai enlevé des pierres.
Je t’embrasse bien tendrement. Ta petite fille qui t’aime.
Jeanne

Print Friendly, PDF & Email

Marthe DEVIN 18/26

icones-elisabethicones-courriers

Saint-Denis d’Oléron,
Le 29 mars 1918.

Ma chère maman

C’est avec une grande joie que j’ai reçu ce matin ta carte du 19 février. J’attends toujours tes nouvelles avec impatience, et j’étais heureuse de te lire. Mais je n’ai pas été jusqu’à embrasser ta carte, car elle sentait le phénol à plein nez. En même temps est arrivée celle de Jeanne, datée du 24, et parfumée de même. Je t’ai écrit toutes les semaines depuis que tu es à Holzminden, et j’espère bien que mes lettres te parviennent. Je pense constamment à toi, et je prie pour que tu reviennes vite. Nous avons eu un temps magnifique jusqu’à présent. Voilà la pluie qui commence à tomber, mais cela ne nuit pas. C’est la semaine sainte, le ciel pleure ! C’est la 4ème fête de Pâques que nous passerons dans notre ile. J’espère bien que l’année prochaine toute la famille sera réunie. Au printemps dernier, j’ai refait ma jupe beige qui était trop petite. Le corsage a servi pour un empiècement et j’ai une jupe en forme qui me rend bien service. Mais voilà que la jacquette avait aussi besoin d’être retouchée. Les manches de mes corsages la dépassaient de quatre doigts. Ce que c’est que de grandir ! J’y ai mis des parements et j’ai arrangé la doublure qui me quittait ; de sorte que ma jacquette est remise à neuf. Je suis contente d’avoir réussi. Ton portrait , à la salle à manger, est toujours bien fleuri. Maman Clara y a mis la première rose de Bengale, et les premières branches de lilas. Elle a toujours bien soin d’y mettre des fleurs fraîches. J’ai aussi ton portrait dans ma chambre avec celui de papa, et j’y ai mis des pâquerettes et du romarin. Je change suivant la saison. J’ai mesuré le jardin, et j’en ai tracé le plan exact. J’y ai indiqué tous les arbres fruitiers, avec les noms de ceux que je connais. Comme il y a des fruits excellents, et d’autres médiocres, je veux savoir de quels arbres ils viennent. C’était hier le jeudi saint, et j’ai été communier pour vous deux papa. Aujourd’hui j’ai été à l’office du matin et au chemin de croix. J’espère que ta santé est toujours bonne, ma chère maman, et je t’embrasse bien fort, de tout mon cœur.
Ta fille qui t’aime bien.
Élisabeth

icones-jeanne

Ma chère petite maman. J’ai reçu ta carte du 24 février qui m’a fait bien plaisir, car ce n’est que la 2ème fois que tu m’écris. Je suis en vacances de Pâques depuis le 27 mars jusqu’au 8 avril. J’en suis bien contente. J’ai tout de même des devoirs : la carte des canaux, un problème et une rédaction sur ce que je fais chaque jour. Depuis l’année dernière Noël et la cloche ne passent plus ! Voilà ce que c’est d’être grande et de ne plus y croire ! Hier, j’ai envoyé la solution d’un concours de la semaine de Suzette, les proverbes cachés. Il fallait découvrir un rébus et un proverbe dans chacune des huit séries et j’espère avoir trouvé. Il y a 5 sortes de prix : un pendentif et un ouvre lettre en vermeil, une bonbonnière en étain repoussé, un sous-main en cretonne, un porte monnaie en cuir rouge. Maman Clara m’a acheté un beau chapeau en paille bleue et blanche entouré d’un ruban bleu pour me récompenser de ma sagesse et des bons points que je gagne au piano. Élisabeth me donnera à Pâques un beau costume pour ma poupée Bleuette. Il se compose d’une jupe verte, d’une toque bleue et d’une jaquette violette, le tout en velours. C’est beaucoup de couleurs mais ça lui va bien. Mais il faut que je sois très sage toute la semaine. J’espère que tu es toujours en bonne santé.
Je t’embrasse de tout mon cœur.
Ta petite fille qui t’aime bien.
Jeanne

icones-elisabethicones-courriers

Saint-Denis d’Oléron,
Le 5 avril 1918.

Ma chère petite maman.

J’espère que ma lettre te trouvera en bonne santé, et que tu ne souffres pas trop de ton internement. Je prie beaucoup pour toi, et je souhaite vivement ton retour.
Je m’occupe toujours du jardin. Mes petites salades se portent à merveille, et la pluie de cette semaine leur fait beaucoup de bien. Nos scorsonères sont bien levés, et ont près de 3 centimètres. Hier j’ai préparé 4 planches pour y semer encore des carottes. Les arbres fruitiers sont magnifiques, il y a une belle préparation. Les palmiers sont en boutons, mais ils n’ont que des fleurs staminées et ne portent pas de fruits. Tous les arbres sont déjà verts, cela fait plaisir. La corbeille d’argent est toute blanche. Les violettes sont finies, mais voici les roses qui commencent. C’est le printemps.
Jeanne est en vacances depuis le Jeudi-Saint, et comme il pleut je l’ai mise à raccommoder auprès de moi. Elle aime beaucoup cela et reprise déjà bien. Elle a été très sage pendant 15 jours et a mérité sa récompense, un beau costume pour sa poupée Bleuette. Si elle est bien sage, je lui ai promis encore un cadeau, mais sans lui dire lequel. Elle en aura la surprise. Je vais lui faire une table et 6 chaises pour ses poupées. Je crois qu’elle sera contente, car c’est une chose qu’elle désire. Elle est vraiment très ingénieuse. Elle fait toutes sortes de bibelots avec des capsules de bouteilles que lui donne Monsieur Guitet. Elle fait des vases à fleurs pour ses « enfants », des timbales, des assiettes, des casques pour ses deux garçons, un bénitier pour Marie, et un tas de choses que j’oublie. Elle est très adroite pour tout ce qu’elle entreprend, et tu seras bien surprise en la revoyant. C’est qu’elle a changé, depuis bientôt 4 ans ! Elle me prie de lui céder la place. Aussi je te quitte, maman chérie, en t’embrassant de tout mon cœur.
Ta fille qui t’aime bien.
Elisabeth

icones-jeanne

Ma chère petite maman.
J’espère que tu es toujours en bonne santé. Le jeudi Saint, j’ai été à la messe et j’ai entendu les cloches qui s’en allaient ! Pendant le Gloria, cloches et clochette sonnaient à toute volée. C’était presque à se boucher les oreilles ! Le samedi Saint, elles sont revenues, faisant le même tapage. J’ai vu aussi bénir l’eau et le cierge pascal. Les cérémonies de la semaine Sainte m’ont bien intéressée. Le dimanche de Pâques, j’ai été à la messe du matin, car monsieur le curé avait mis la grand’messe à onze heures et demie et cela nous gênait pour notre déjeuner de midi ; surtout qu’il prêche toujours longtemps ! Dans l’après midi, Elisabeth m’a donné le beau costume de Bleuette. Mais il était bien plus beau que je ne le croyais. Il était tout garni de fourrure blanche. Il y en avait sur la passe de la toque au bas de la jupe, au col, aux manches, au bas et au bord de la blouse. Ma poupée était vraiment très belle. Elle a dîné à la salle à manger, ce jour-là, accompagnée de ses sœurs.
Je t’embrasse bien fort, de tout mon cœur.
Ta petite fille qui t’aime bien tendrement.
Jeanne

Print Friendly, PDF & Email

Marthe DEVIN 17/26

icones-elisabethicones-courriers

Saint-Denis d’Oléron,
Le 15 mars 1918.
Ma chère maman.

Nous avons été bien heureuse de ta lettre du 29 janvier et de ta carte du 4 février. Tu comprends que nous communiquons de suite les nouvelles à papa et réciproquement. J’espère que bientôt c’est toi-même que nous recevrons. Je voudrais tant te faire oublier tes peines à force de tendresse ! En ce moment, je m’occupe beaucoup du jardin. Lundi, j’ai planté deux carrés de pommes de terre, aidée par maman Clara. Je m’occupe beaucoup aussi des semis et repiquages, et Jeanne enlève les mauvaises herbes. Nous avons fait enlever les grandes palisses de buis qui devenaient laides et encombrantes. A la place, nous avons de belles plates-bandes pour mettre les haricots. C’est le légume que je réussis le mieux, et je suis fière quand j’ai une belle récolte. Avec l’entretien du linge, le ménage, les provisions, un peu de cuisine, je n’ai pas le temps de m’ennuyer. Puis je m’occupe de Jeanne. C’est un plaisir de l’instruire, elle retient très facilement et aime l’étude. Elle se donne à tout ce qu’elle fait, au travail comme au jeu. En ce moment elle fait ses devoirs au jardin, profitant du beau temps. J’aimerais me représenter ton installation. Au chalet, je te voyais très bien, allant d’une pièce à l’autre, mais là, je m’y perds. Tu dois aussi nous suivre par la pensée. Je me tiens habituellement au rez-de-chaussée, dans la chambre de papa. L’après-midi, j’y ai le soleil. C’est là que je m’installe le plus volontiers, car j’y suis tranquille. En travaillant, on peut songer, et je laisse aller ma pensée bien loin, vers ceux que j’aime. Le docteur Hahn me permet d’aller à la villa Lumière en son absence. J’y ai découvert Holzminden sur un atlas que j’ai rapporté chez nous. C’est déjà quelque chose de savoir au juste où la ville est située. J’ai eu des détails sur un dictionnaire géographique. Je crois que je pourrai toujours trouver ce que je cherche tant il y a de livres chez le docteur. Je souhaite que ta santé soit toujours bonne, et, en attendant de te revoir, maman chérie, je t’embrasse bien fort, de tout mon cœur.
Ta fille qui t’aime bien.
Elisabeth

icones-jeanne

Ma chère petite maman.

Aujourd’hui je t’écris dans le grand jardin. Il fait très beau et j’entends à côté de moi les abeilles qui bourdonnent de fleur en fleur. Tout est très calme et je ne serai pas dérangée. Je voudrais que tu sois ici, on est très bien. J’ai un petit jardin que je cultive toute seule. Il est divisé en cinq carrés de un mètre de côté environ. Le 1er renferme des grandes marguerites, des orchidées et des mombrétias. Le 2e, bordé de gazon d’Espagne, ainsi que le précédent contient une pensée, des jacinthes, des myosotis, un fusain et un rosier. Le 3e est bordé d’œillets. Il est rempli de consoudes, de pâquerettes et de lis. Le 4e est réservé aux grandes plantes comme des pervenches, des giroflées, des violettes, des fougères et des asters. Aussi il est bordé de corbeille d’argent. Le 5e, c’est mon potager. Il est garni de poireaux, carottes, laurier, doucette, et bordé d’oseille épinard. Du lierre grimpe le long du mur et les pierres qui dépassent servent de banc à mes poupées. J’ai aussi 5 pruniers mais je ne garde pas toute la récolte pour moi ! Le temps est magnifique depuis quelques jours et j’en ai profité pour arracher de l’herbe pour les petits lapins. J’espère que tu vas toujours bien. Je te quitte ma chère petite maman parce qu’il est très tard et que je n’ai pas commencé mes devoirs.
Je t’embrasse de tout mon cœur.
Ta petite fille qui t’aime bien.
Jeanne

icones-elisabethicones-courriers

Saint-Denis d’Oléron,
Le 22 mars 1918.
Ma chère maman.

Papa vient de nous communiquer ta lettre du 14 février, que nous avons lue avec une grande joie. J’espère que bientôt tu nous diras que tu as reçu de nos nouvelles. Sois bien sûre que nous ne t’oublions pas. Nous t’écrivons souvent, mais les lettres sont longtemps en route. Ma chère maman ! Avec quel plaisir je bavarderais avec toi ! Nous aurons de longues causettes à faire pour rattraper notre long silence. Je te raconte un peu notre vie et nos occupations, cela t’intéresse certainement. A 480 mètres d’altitude, le climat est plus rude qu’en plaine, tandis qu’au bord de la mer, c’est plus tempéré.
Je m’occupe toujours du jardin. Les ails et échalotes sont magnifiques. Les poireaux et oignons sont semés, ainsi qu’une planche de carottes. Hier j’ai retourné une plate bande et j’y ai repiqué des salades. Ce sont des petites laitues qui ont poussé toutes seules. Il y en a encore beaucoup de minuscules que je repiquerai dès qu’elles seront assez fortes.
Je viens de fabriquer une râpe avec une boite en fer blanc. J’ai fait les trous avec un clou, et je l’ai clouée sur une planchette que j’ai un peu façonnée. J’aime toujours bricoler et menuiser. L’année dernière, j’ai fait un jeu de trictrac. Maman Clara m’a appris à y jouer, ainsi qu’au jacquet. J’ai recouvert le bois d’une étoffe rouge, avec les flèches brodées en deux couleurs. Papa nous a acheté les cornets et les dés, et cela va très bien. Figure toi que je l’aime mieux qu’un beau jeu verni ! Il y a deux ans, j’ai fait à Jeanne un jeu de constructions avec portes, fenêtres, etc. Elle s’amuse encore avec et fait de très jolies choses. L’autre jour, c’était un magnifique palais pour ses poupées, qui étaient assises avec leurs plus beaux atours.
Cette année nous avons un temps magnifique, et je t’en souhaite un pareil. Je voudrais bien t’emmener avec moi faire une bonne promenade au bord de la mer. Tout est beau, le long des chemins bordés d’aubépines, dans les champs et les jardins. Le groseillier fleur est tout rose. La corbeille d’argent et les jacinthes bleues commencent à s’épanouir, et les pâquerettes sont légions. Je voudrais que l’humble violette que je t’envoie te porte tous les parfums de notre pays. J’espère que bientôt tu reverras les paysages familiers, et en attendant, maman chérie, je t’embrasse de tout mon cœur.
Ta fille qui t’aime bien.
Elisabeth

Jeanne fait ses devoirs et ne peut t’écrire aujourd’hui, aussi je t’embrasse pour elle. Marie te remercie de penser à elle et te souhaite le bonjour.

Print Friendly, PDF & Email

Marthe DEVIN 16/26

icones-martheicones-courriers

Holzminden 14 mars 1918
Bien cher Paul
Dis-moi comment il se fait que tu prends peur pour ma santé et que tu t’affliges à mon sujet pour quelques petites épreuves qui n’ont d’importance que celle qu’on leur donne et la façon de les supporter ? Voilà papa Gène qui va se fâcher ! Est-ce que sa gamine est douillette ? Il me semble l’entendre dire ! En voilà-t-il des affaires pour un petit voyage en Brunswick ? Ça n’est pas suffisant pour me rapatrier avant l’heure, et ta chère lettre m’a fait pleurer presque en faisant miroiter à mes yeux le bonheur du retour immédiat alors que je ne puis le réaliser qu’après la paix signée. Tu me connais, je ne veux pas dire beaucoup de paroles. Je retournerai à Sedan et non à Paris et je te prouve ainsi beaucoup plus mon amour, les otages servant autant leur patrie que les soldats dans la tranchée ainsi, n’en parle plus, jouissons entièrement de cette faculté de nous écrire, fier d’être ici, sans pourtant l’avoir souhaitée, et toi fière d’avoir toujours été au devoir.
Je reçois à l’instant une charmante lettre de mon Elisabeth du 18 février et de Jeannette comme c’est agréable, la vie de famille là-bas, je me la représente bien et je suis avide de nouveaux détails.
J’ai reçu lettre de : Docteur Hahn, tante Alice, Hélène, Mr Pajot. Soit aujourd’hui mon interprète auprès de tous, de nos amis Bacot, Haas, Vivier (9rue Cressany) en souvenir de son voyage de la Rochelle auprès des nôtres à St-Denis.
J’ai reçu ton 1er colis vivres, celui de Mr Haas et Alice. Remercie les bien et demande nouvelles d’André. Mm de la Grauge a reçu une lettre de Mm L. Gérardin. A 5 heures on donne le courrier, c’est le moment attendu. Dès maintenant il y a une sortie facultative de deux heures deux fois par semaine. Mais une façon charmante d’adoucir la détention serait que ma chère amie Pajot obtienne à sa vice-présidente Devin des envois du Comité pour garnir de vivres et vêtements de plage notre chambrée sedanaise.
J’embrasse bien fort maman, tous, toutes à St-Denis et Paris. Et pour toi, mon bien cher Paul, en union complète de pensées et l’espoir de la réunion si désirée, je t’embrasse de toute mon âme.
Marthe

icones-elisabethicones-courriers

Saint-Denis d’Oléron,
Le 7 mars 1918.
Ma chère maman.

Que je souhaiterais t’avoir auprès de moi ! Pendant que je t’écris, le soleil brille et chauffe si fort que je suis obligée d’ôter mon écharpe. Te souviens-tu d’une écharpe en laine noire, au tricot anglais, que tu avais commencée ? Maman Clara l’a terminée, et je l’apprécie beaucoup depuis deux hivers. Tu avais aussi un grand manteau noir que j’ai mis à ma taille et qui me rend grand service. Au moins, il ne sera pas mangé aux vers ! Nous avons eu quelques jours de froid, et même un peu de neige, chose rare ici. Mais à présent, le temps a l’air remis au beau. Les amandiers sont tous en fleurs, ainsi que quelques pêchers et abricotiers hâtifs. Je me lève ordinairement à 7 heures, mais ce matin, trompée par le jour, je me suis levée à 6 heures ½. Je n’en suis du reste pas fâchée. L’été, je descends toujours de très bonne heure, entre 5 heures et 5 heures ½. Mais l’hiver, ce n’est pas la même chose. Je t’ai envoyé le 5 mars un petit colis d’un kilo par la poste. Il contient ½ livre de riz, ¼ de sucre en morceaux, autant de sel, un peu de poivre, et des fleurs pour la tisane : tilleul, verveine, menthe, violettes et coquelicot. Le tilleul a été récolté et séché par maman Clara. Nous élevons des lapins et ils réussissent bien. Tandis que les voisins en perdent ; les nôtres poussent à merveille. Nous n’en avons perdu qu’un seul depuis la guerre. C’est peu ! Mais aussi ils sont très bien soignés par maman Clara qui s’en occupe beaucoup. En ce moment, Jeanne est en train de leur ramasser de l’herbe choisie, séneçon et luzerne. J’aime beaucoup me promener à la Boirie, à droite du port. C’est un lieu très agréable et tranquille, où je suis sûre de ne rencontrer personne. Je m’assieds en haut de la falaise et je contemple la mer, tandis que Jeanne ramasse des coquillages, cueille des fleurs, ou cherche des insectes. Car tu sais, elle aime beaucoup la nature, elle aussi. Les bêtes et les plantes l’intéressent beaucoup. Notre collection de pierres et de coquillages s’est considérablement augmentée, et nous savons le nom de chaque espèce. Jeanne a des yeux merveilleux pour les trouvailles. Elle aime à s’instruire et questionne sur tout ce qui l’entoure. Nos promenades sont très agréables. Elles le seraient bien davantage si tu étais ici ! Je t’envoie un petit brin de chèvrefeuille en aquarelle, car c’est une fleur que tu aimais bien. Voilà Jeanne qui réclame, disant que je ne lui laisse pas assez de place. Aussi je te quitte, ma chère maman, en te disant courage et espoir, et en t’embrassant de tout mon cœur.
Ta fille qui t’aime bien.
Elisabeth

icones-jeanne

Ma chère petite maman.
J’espère que nous recevrons bientôt de tes nouvelles et que tu vas toujours bien. Je vais en classe et j’y apprends l’arithmétique. Je suis déjà dans les mesures de volume et les problèmes de récapitulation générale. J’aime beaucoup la science, j’en fais souvent des résumés, j’en suis à la pesanteur de l’air. En grammaire, je fais des exercices et j’apprends les pronoms, en géographie, les chemins de fer. Tout cela ce sont mes seconds livres de chaque espèce. En histoire de France, je fais des résumés et j’apprends Napoléon III.J’aime beaucoup les rédactions et les analyses et je commence à savoir les faire. J’aime aussi les dictées. J’ai fait la chambre de mes poupées dans le petit coin de la cuisine, derrière la porte de la salle à manger. Pour mes étrennes papa m’a acheté une belle poupée, Bleuette, et je lui fais un costume en velours violet.
Marie te souhaite le bonjour.
Je t’embrasse de tout mon cœur et j’espère bientôt le faire réellement.
Ta petite fille qui ne t’oublie pas.
Jeanne

Print Friendly, PDF & Email

Marthe DEVIN 15/26

icones-martheicones-courriers

Holzminden 24 février 1918

Une carte ne remplacera pas les œufs de Pâques et je t’en dois beaucoup, ma toute petite, depuis 42 mois que je ne te borde plus dans ton petit lit. Nous allons bien prier le soir pour que la Paix me ramène auprès de vous tous. Je te donne un gros, gros baisés, et tu diras et feras la distribution générale sans oublier nos bons amis Guitet et Hahn.
Je trouve ici Melle Regard avec qui nous parlons de St-Denis, où elle fut en 1906. J’espère avoir bientôt la 1ère lettre.
A papa j’écrirai le 28.
Ta maman qui t’aime.
Marthe

icones-elisabethicones-courriers

Saint-Denis d’Oléron,
Le 27 février 1918

Ma chère maman.

C’est toujours avec émotion que je t’écris, et je voudrais faire passer tout mon cœur dans ces quelques mots. Ta pensé ne me quitte pas, et je suis sûre que tu dois me sentir. À chaque instant, aujourd’hui encore, je m’envole vers toi, cherchant à me représenter ton installation, à me rapprocher de toi. Tu ne peux imaginer mon bonheur à lire et relire la lettre que tu m’as adressée. J’arriverai à la savoir par cœur ! Je vais te parler un peu de notre installation. Maman Clara, arrivée ici deux mois et demi après ton départ, couche dans mon ancienne chambre et papa Devin dans celle de papa. Cela leur fait une sorte d’appartement particulier, avec le cabinet de toilette. J’ai pris ta place auprès de Jeanne, et, en ce moment, je t’écris sur ton secrétaire. Quand papa vient, il couche au rez-de-chaussée. J’ai tous vos portraits sur ma cheminée, avec un bouquet de violettes entre vous deux. Les autres pièces ont gardé leurs attributions respectives. Jeanne va en classe tous les jours chez les sœurs, de 8h30 à 9h30 ; elle fait ses devoirs et apprend ses leçons à la maison. De 9h30 à 10h30, elle prend sa leçon de violon chez Monsieur Guitet. Le mardi et le vendredi, elle va au catéchisme de 11 heures à midi. Elle est toujours première, cette année comme la précédente. Elle est pour la première communion. Je lui donne une leçon de piano d’une demi-heure le jeudi et le dimanche à une heure, et les autres jours elle étudie seule. Je lui apprends aussi la couture. Elle reprise déjà pas mal ses bas quand ils ne sont pas fort troués. Papa lui a donné une poupée pour ses étrennes, et elle s’occupe de son trousseau. Je trouve qu’elle s’en tire très bien. Elle a un petit coin de jardin qu’elle cultive quand il fait beau. Il faut la voir arracher les mauvaises herbes et ratissez avec soin ses petites allées ! Maman Ninie s’occupe beaucoup des fleurs, et je me spécialise dans les légumes. Cela m’intéresse davantage. Tu sais que j’aime beaucoup la botanique, et cela plaît aussi à Jeanne. Nous herborisons souvent dans nos promenades, mais je préfère connaître les propriétés des plantes. Je t’envoie deux petits boutons de rose, pas bien faits car ce sont mes débuts en aquarelle. Je n’ai personne pour me montrer, et je fais comme je peux. Mais j’espère qu’ils te feront plaisir quand même. Marie me charge de te dire qu’elle te remercie bien de ton bon souvenir, et t’envoie ses meilleurs compliments. Je souhaite que ta santé se maintienne et que nous nous retrouvions bientôt. En attendant, maman chérie, je t’embrasse de tout mon cœur.
Ta fille qui t’aime bien.
Élisabeth

icones-jeanne

Ma chère petite maman.
J’espère que tu vas toujours bien. Tous les jeudis et tous les dimanches, Elisabeth me donne une leçon de piano. Les autres jours j’étudie toute seule. J’apprends une gamme majeure, sa gamme mineure et son arpège, un exercice du pianiste virtuose et un petit morceau. Quelque fois elle m’accompagne dans un morceau à quatre mains, un nid d’aigle. Nous avons sept beaux petits lapins. Maman Clara est chargée de les nourrir. C’est Élisabeth qui les tue et qui les dépouille. Comme il ne fait pas chaud sur la plage, je vais dans le bois et j’y fais des petites maisons en aiguilles de pins. Je commence à raccommoder mes bas de coton et mes chaussettes.
Je t’embrasse de tout mon cœur.
Ta petite fille qui t’aime bien tendrement.
Jeanne

Print Friendly, PDF & Email