Marthe DEVIN 26/26

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                                     Sedan le 19 novembre 1918
   Mon bien cher Paul.
Monsieur Bacot m’a remis ta chère lettre à la mairie, au moment où je faisais mes efforts pour joindre Monsieur Charpentier et tâcher d’obtenir une place de retour avec lui.
Combien j’ai eu de joie en te lisant et surtout d’apprendre par Monsieur Bacot que ta santé est meilleure et que tu as repris ton appareil ; surtout ne fait plus d’excès de fatigue tu es sûr que cela a causé ton mal et mon plus grand chagrin à Holzminden.
J’ai échoué dans mon désir de partir demain avec Monsieur Charpentier, mais il m’a promis de m’emmener la semaine prochaine ; il doit venir avec le ministre Monsieur Lebrun. Revois le avant, je t’en prie, mon cher Paul, afin qu’il ne mette pas d’obstacle à ce projet. C’est tout ce qu’il faut dire, et huit jours d’attente, c’est le maximum à présent. Je ne peux pas aller à pied prendre les voitures disponibles, et je compte sur ce « billet retenu » dont Monsieur Charpentier sera lui-même content ; tu le verras.
J’ai en tout cas mon laissez-passer signé du commandant de place.
Je viens de voir André Gerardin qui te donnera aussi des nouvelles ainsi qu’à Auxerre ; j’étais bien heureuse de l’embrasser.
Le Haut Montvillers et le parc sont maintenus en bon état ; les boches y ont même fait une annexe en ciment armé sur la route, près des écuries. Il a servi d’ambulance pour deux officiers jusqu’à la fin. Je n’y avais laissé que du matériel d’ambulance indispensable. Seulement je dois y aller pour m’assurer qu’il n’y a rien de fâcheux depuis ; je ne crois pas.
Maria Renaux (la femme du jardinier) a trouvé la mort à la Besau ! Leur fille Marie Louise est orpheline doublement puisque Pierre est mort à Bazeilles le 3 août ; on les avait chassé du Haut Montvillers le jour où l’on m’emmenait comme otage, et Pitou est mort trois jours après à Bazeilles, mais de vieillesse.
Bénissons Dieu et ses anges qui nous ont tous gardés en vie malgré les épreuves, qui ont conservé tous les nôtres et nous donnent l’assurance d’aller bientôt les revoir. Mon cœur saute à cette pensée.
Je voulais écrire à Saint-Denis : je double ma feuille et tu la leur enverras ; je ne sais comment j’écris, je suis tremblante à cause de la « petite » déception que j’ai, il faut l’avouer tout de même, de ne pas aller demain t’embrasser et partir ensemble à Saint-Denis.
Maria Rombeau est venue coucher hier soir à la maison, elle y restera quelques jours jusqu’à ce que je sois revenue. Alors, pour une fois, sais-tu, je vais me reposer un peu cette semaine en pensant à vous. Elle n’est pas à demeure, seulement pour mon absence afin de garder la maison et de faire la cuisine à quatre infirmières, quatre vieilles femmes que je soigne en attendant qu’elles rejoignent leur pays détruits.
Parler de nos chéries, et les revoir, sera si bon et si doux !
Selon toute probabilité je serai à Paris dans huit jours, et ensuite avec toi, auprès de nos amis d’Oléron. Combien je me réjouis d’embrasser Claire et Marie !
Tu me retrouveras en santé parfaite. Je te porterai mon journal ; tu me raconteras ta vie et votre vie à tous.
Tu verras que j’ai toujours été sûre de la victoire, et sûre que Sedan serait préservé.
Mardi soir, mercredi matin, ah ! Je voudrais y être déjà.
Je rêve d’Élisabeth et de Jeanne.

Allons, il faut nous quitter. Je cours et vous embrasse comme je vous aime tous, vous savez et serez comment.
Paul chéri, je vis avec toi « Vive la France ! »
Ta Marthe

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