Marthe DEVIN 21/26

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Saint-Denis d’Oléron,
Le 28 avril 1918.

Ma chère maman.

Je t’écris aujourd’hui sur du papier plus petit. Ce sera le tour de Jeanne la prochaine fois. Je crois qu’il te sera plus agréable de recevoir deux lettres par semaine au lieu d’une. Par exemple, tu ne me gâtes pas. Je n’ai encore reçu qu’une carte de toi depuis que tu es à Holzminden, et j’espère avoir bientôt de tes nouvelles. Le temps est orageux. Il fait chaud, mais il a plu pendant les vêpres. La pluie ne fait pas de mal aux plantes. Cela fera pousser mes légumes ! Je travaille tous les jours au jardin. Il n’y a rien de tel que ce qu’on fait par soi-même. Je me lève le matin vers 6 heures. J’ai terminé un filet de pêche pour Jeanne, et je suis en train d’en arranger un autre. J’ai réparé ma trioule l’année dernière. Je suis allée à la pêche deux fois ce mois-ci : le 11 et le 26. Avant-hier, j’avais une assiettée de crevettes, et une friture suffisante pour notre déjeuner. En ce moment, on vend beaucoup d’aiguilles. Ce sont des poissons avec une arête verte. C’est très bon, et pas cher. Je les aime beaucoup. Il s’en est pêché surtout depuis hier, à cause du temps orageux. Le plus souvent, je m’en vais seule à la côte, comme on dit ici. J’ai ma place d’habitude, où je vais chaque fois. J’en connais tous les trous, les rochers et les passages. Parfois, dans les très fortes malines, il y a un gros rocher où se trouvent des crevettes énormes. Mais il faut que cela baisse fort. Je n’ai pu y aller qu’une fois l’année dernière. Je suis toujours très fière quand je peux rapporter à déjeuner. Quand il fera plus chaud, Jeanne m’accompagnera. C’est aussi une pêcheuse ! Aujourd’hui, elle a pris une excellente leçon de piano, et je suis heureuse de te le dire. Je lui donne deux leçons par semaine, le jeudi et le dimanche, et elle travaille seule entre temps. Tu seras surprise de ses progrès.
Je te quitte, ma chère maman, car il va être l’heure de faire notre partie de nain jaune de tous les dimanches.
Aussi, je t’embrasse de tout mon cœur. Ta fille qui t’aime bien.
Élisabeth

Papa Devin et maman Clara t’embrassent.

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Saint-Denis d’Oléron
Le 2 mai 1918.

Ma chère petite maman.

L’autre jour, Élisabeth a été à la pêche et elle a rapporté beaucoup de crevettes, de bons petits poissons et un crabe que j’ai mangé à mon goûter. En ce moment, on prend beaucoup d’aiguilles. Ce sont des poissons très longs et très vifs qui ne sont pas faciles à attraper parce qu’ils font beaucoup de crochets en nageant. Ils voyagent en bandes et ont une arête verte qui ne les empêche pas d’être excellents : nous les aimons beaucoup. Leur mâchoire qui est très effilée, ressemble à une scie ; si c’était un gros poisson, ces dents seraient comme celles des requins et seraient dangereuses. Depuis quelques jours, il fait très chaud, on se croirait en été. Aussi je t’écris au jardin au milieu du concert des oiseaux. J’espère que tu es toujours en bonne santé. Quant à moi, depuis que je suis ici, je n’ai pas été malade une seule fois. Les hirondelles reviennent et j’en ai déjà vu beaucoup. L’année dernière, elles ont fait un nid dans le grenier. C’était amusant de voir le papa et la maman porter la becquée à leurs petits ; mais elles ne plaisaient pas tant à Marie parce qu’elle était obligée de balayer les crottes tous les jours ! Élisabeth va aux œufs le mardi et le samedi. Quand il fait beau temps, je l’accompagne. L’avant dernière fois nous avons trouvé, dans un champ, des bleuets et des coquelicots. Ce sont les premiers. Nous les avons mis dans un vase sur la cheminée de la salle à manger. Les boutons s’ouvrent, aussi on doit remettre de l’eau tous les jours parce qu’ils boivent beaucoup les ivrognes ! Dans le square il y a des cytises et un arbre de Judée qui me rappellent ceux de la Moncelle. Comme les lapins gaspillaient leur nourriture et se couchaient dessus, Élisabeth leur a fait de beaux râteliers. C’est plus propre. Il y en a deux plus longs que les autres pour les deux familles nombreuses. Ils sont faits en tiges de feuilles de palmier parce que c’est plus solide et que les lapins le mangent moins. Elle a fait aussi une dame pour aplatir la terre où elle a semé des graines. Les haricots sont presque tous levés. Je l’aide à arracher des mauvaises herbes et à enlever des pierres les jours où j’en ai le temps. Mademoiselle Biseuil m’a donné des morceaux d’étoffe pour faire de belles robes à mes poupées. Il y en a de toutes sortes et de toutes couleurs. Maintenant c’est le mois de Marie. Notre petit autel est tout garni de fleurs. Pour le 1er mai, Maman Clara nous a donné un bouquet de muguet qui sent très bon, elle nous donne aussi de jolies roses pour notre Ste Vierge et ton portrait. Chaque fois qu’elle a quelque chose, elle le partage avec nous. Elle est vraiment très gentille. Je ne ferai ma 1ère communion que l’année prochaine parce que tu n’es pas là. J’espère que tu reviendras bientôt ma petite maman chérie et surtout que tu ne retourneras pas à Sedan, cela me ferait trop de peine de ne pas t’avoir près de moi car je m’ennuie tant après toi, depuis si longtemps que nous sommes séparées.
Je t’embrasse de tout mon cœur. Ta petite fille qui t’aime bien.
Jeanne

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