Marthe DEVIN 20/26

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Holzminden 29 avril 1918
Mon cher Paul
Je sais que tu ne peux recevoir de lettre avant un mois au moins. Cependant cela me semble si bon de t’écrire directement que je remets encore Mme Loupot pour une prochaine carte. Cette semaine, j’ai eu la joie de recevoir tes 13e, 15e et 16e lettres, des 20, 25 et 28 mars – avec une bonne lettre d’Élisabeth et Jeanne et maman Clara, qui m’apprend la mort des deux tantes de Neuvemaison. Je voudrais bien savoir si l’oncle Demonceau vit encore, mais je ne sais si c’est possible.
Tes petites herbes du bois d’Oléron sont arrivées en parfait état avec le buis. J’ai refait le chemin, les cueillant avec toi en pensée, en attendant que nous prenions ensemble des vacances ardemment souhaitées, au milieu des enfants et des grands parents las, moi aussi, j’ai ferme confiance avec habitude que nos souffrances ne dureront plus longtemps, et je prie Dieu qu’il nous permette de nous dévouer avec joie comme nous le désirons que l’on sera heureux alors !
Le temps est chaud et orageux et l’on se croirait plus tard en saison. Grâce à Élisabeth je sais qu’Holzminden est à 480 m. d’altitude. Nous devons être un peu plus haut, car le camp domine la ville qui doit être sur le Weser. Les couchers de soleil, sur le versant opposé ont des teintes très variées et l’on t’a dit vrai, le paysage est beau, à l’horizon.
Je suis bien heureuse de ce que tu me dis des bonnes dispositions de notre Jeannette, car je sais que tu n’exagères jamais. Elle doit bien aimer sa sœur. Tu es meilleur juge que je ne puis être pour son instruction. Et bientôt, espérons-le, Élisabeth sera dédommagée de la vie un peu austère qu’elle mène quand la famille sera réunie, enfin !
Dis bien des choses à tous nos chers amis, au docteur qui m’oublie, décidément ; Guitet, Remillier, Haas, Pajot et Godchaux (souhaits pour Guitet !) Isabelle et sa sœur Lucie ; fidèles toujours, Jeanne Brégi qui assume tant de soucis et de charge. Je prie bien pour elle avec vous et les siens. N’oublie pas mon cher Lucas dont la reconnaissance m’a touchée, Ernest et Chalon et toute la famille d’Auxerre de Mirecourt et les Pirsche. Je n’ai aucune nouvelle de Stieffel à qui je pense beaucoup. La famille de Michel ignore sa mort : quel coup ce sera. Reçu bonne lettre d’Alice, Mlle Lemniens envoie ses bons souvenirs.
Ci-joint deux photographies qui te feront plaisir, quoique un peu flou. Et mes plus tendres baisers pour maman, pour tous à St-Denis et Paris, et pour toi.
Ta Marthe

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Saint-Denis d’Oléron,
Le 20 avril 1918.

Ma chère maman.

Je voulais déjà t’écrire hier, mais le temps m’a manqué. Je suis en pleine culture depuis 8 jours. J’ai fini de planter mes petits haricots blancs à récolter en sec, et j’en ai déjà deux plates-bandes pour manger en vert. Ceux-là, je les espacerai de 15 en 15 jours. Puis j’en ai encore d’autres de différentes couleurs. Je veux connaître ceux qui donnent le meilleur rendement. Mais ce ne sont pas nos petits haricots beurre ! Je commence à être fière de mon potager, qui a déjà bon aspect. Nous avons actuellement 16 lapins. C’est que cela mange ! Heureusement que l’herbe ne nous manque pas. Pour cet été, quand il fera sec, nous aurons de la garroche, et un carré de topinambours. Je suis contente de Jeanne, qui aime à s’occuper. Elle fait son lit tous les matins. Au jardin, elle m’aide à herber et à ôter les pierres. Elle aime beaucoup à coudre. Aussi, je lui donnerai bientôt une belle étoffe pour faire un costume d’été à sa poupée. En ce moment, elle raccommode une paire de bas. Quand les siens ne sont pas fort troués, je les lui laisse faire. Maman Clara vient de me rapporter une jolie branche blanche pour ton portrait. Elle y a mis des roses, et cela fait très bien. Elle est bien bonne pour moi et m’aime beaucoup. Je viens de terminer un filet de pêche pour Jeanne. Au moins, elle pourra attraper des crevettes, car c’est une pêcheuse, elle aussi ! En ce moment, je me lève chaque jour à 6 heures ¼, et je monte le soir à 8 heures. Je ne peux pas encore me lever plus tôt, car il ne fait pas très chaud le matin. Je trouve que rien n’est plus agréable que de suivre le jour. Du reste, la journée est toujours trop courte pour tout ce que j’ai à faire. C’est un bon moyen pour ne jamais s’ennuyer. Je n’en ai pas le temps ! C’est bon pour les oisifs et les paresseux. Je viens de recevoir une lettre d’Émile, qui se porte toujours bien. Je ne t’écris pas plus longuement, car c’est samedi, le jour le plus chargé de la semaine. Aussi je te quitte, ma chère maman, en t’embrassant de tout mon cœur.
Ta fille qui t’aime bien.
Élisabeth

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Ma chère petite maman.
Je pense toujours bien à toi et je fais tout mon possible pour être sage car je sais que cela te fait plaisir. En revenant des lapins, maman Clara a mis des roses près de ton portrait. Aujourd’hui, comme j’avais dix bons points de piano, Elisabeth m’a donné un satisfecit, et , comme récompense, un édredon pour Bleuette. Maintenant, j’aide Élisabeth au jardin en arrachant des herbes et en enlevant des cailloux. Cela m’amuse, car j’aime beaucoup travailler dehors. Aujourd’hui, elle m’a donné un beau catalogue à colorier. C’est très intéressant de chercher des couleurs pour les habits, les fleurs, les plumes et les fourrures. Les petits lapins grossissent très vite et ils mangent bien de l’herbe et des feuilles de chou. Mercredi, Marie et Élisabeth ont nettoyé leurs cabanes et cela ne devait pas leur faire plaisir de les prendre par les oreilles parce qu’ils remuaient tout le temps. Aujourd’hui, j’ai raccommodé deux paires de bas de laine. Au revoir, ma petite maman chérie.
Je t’embrasse de tout mon cœur.
Ta petite fille qui t’aime bien tendrement.
Jeanne

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