Marthe DEVIN 18/26

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Saint-Denis d’Oléron,
Le 29 mars 1918.

Ma chère maman

C’est avec une grande joie que j’ai reçu ce matin ta carte du 19 février. J’attends toujours tes nouvelles avec impatience, et j’étais heureuse de te lire. Mais je n’ai pas été jusqu’à embrasser ta carte, car elle sentait le phénol à plein nez. En même temps est arrivée celle de Jeanne, datée du 24, et parfumée de même. Je t’ai écrit toutes les semaines depuis que tu es à Holzminden, et j’espère bien que mes lettres te parviennent. Je pense constamment à toi, et je prie pour que tu reviennes vite. Nous avons eu un temps magnifique jusqu’à présent. Voilà la pluie qui commence à tomber, mais cela ne nuit pas. C’est la semaine sainte, le ciel pleure ! C’est la 4ème fête de Pâques que nous passerons dans notre ile. J’espère bien que l’année prochaine toute la famille sera réunie. Au printemps dernier, j’ai refait ma jupe beige qui était trop petite. Le corsage a servi pour un empiècement et j’ai une jupe en forme qui me rend bien service. Mais voilà que la jacquette avait aussi besoin d’être retouchée. Les manches de mes corsages la dépassaient de quatre doigts. Ce que c’est que de grandir ! J’y ai mis des parements et j’ai arrangé la doublure qui me quittait ; de sorte que ma jacquette est remise à neuf. Je suis contente d’avoir réussi. Ton portrait , à la salle à manger, est toujours bien fleuri. Maman Clara y a mis la première rose de Bengale, et les premières branches de lilas. Elle a toujours bien soin d’y mettre des fleurs fraîches. J’ai aussi ton portrait dans ma chambre avec celui de papa, et j’y ai mis des pâquerettes et du romarin. Je change suivant la saison. J’ai mesuré le jardin, et j’en ai tracé le plan exact. J’y ai indiqué tous les arbres fruitiers, avec les noms de ceux que je connais. Comme il y a des fruits excellents, et d’autres médiocres, je veux savoir de quels arbres ils viennent. C’était hier le jeudi saint, et j’ai été communier pour vous deux papa. Aujourd’hui j’ai été à l’office du matin et au chemin de croix. J’espère que ta santé est toujours bonne, ma chère maman, et je t’embrasse bien fort, de tout mon cœur.
Ta fille qui t’aime bien.
Élisabeth

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Ma chère petite maman. J’ai reçu ta carte du 24 février qui m’a fait bien plaisir, car ce n’est que la 2ème fois que tu m’écris. Je suis en vacances de Pâques depuis le 27 mars jusqu’au 8 avril. J’en suis bien contente. J’ai tout de même des devoirs : la carte des canaux, un problème et une rédaction sur ce que je fais chaque jour. Depuis l’année dernière Noël et la cloche ne passent plus ! Voilà ce que c’est d’être grande et de ne plus y croire ! Hier, j’ai envoyé la solution d’un concours de la semaine de Suzette, les proverbes cachés. Il fallait découvrir un rébus et un proverbe dans chacune des huit séries et j’espère avoir trouvé. Il y a 5 sortes de prix : un pendentif et un ouvre lettre en vermeil, une bonbonnière en étain repoussé, un sous-main en cretonne, un porte monnaie en cuir rouge. Maman Clara m’a acheté un beau chapeau en paille bleue et blanche entouré d’un ruban bleu pour me récompenser de ma sagesse et des bons points que je gagne au piano. Élisabeth me donnera à Pâques un beau costume pour ma poupée Bleuette. Il se compose d’une jupe verte, d’une toque bleue et d’une jaquette violette, le tout en velours. C’est beaucoup de couleurs mais ça lui va bien. Mais il faut que je sois très sage toute la semaine. J’espère que tu es toujours en bonne santé.
Je t’embrasse de tout mon cœur.
Ta petite fille qui t’aime bien.
Jeanne

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Saint-Denis d’Oléron,
Le 5 avril 1918.

Ma chère petite maman.

J’espère que ma lettre te trouvera en bonne santé, et que tu ne souffres pas trop de ton internement. Je prie beaucoup pour toi, et je souhaite vivement ton retour.
Je m’occupe toujours du jardin. Mes petites salades se portent à merveille, et la pluie de cette semaine leur fait beaucoup de bien. Nos scorsonères sont bien levés, et ont près de 3 centimètres. Hier j’ai préparé 4 planches pour y semer encore des carottes. Les arbres fruitiers sont magnifiques, il y a une belle préparation. Les palmiers sont en boutons, mais ils n’ont que des fleurs staminées et ne portent pas de fruits. Tous les arbres sont déjà verts, cela fait plaisir. La corbeille d’argent est toute blanche. Les violettes sont finies, mais voici les roses qui commencent. C’est le printemps.
Jeanne est en vacances depuis le Jeudi-Saint, et comme il pleut je l’ai mise à raccommoder auprès de moi. Elle aime beaucoup cela et reprise déjà bien. Elle a été très sage pendant 15 jours et a mérité sa récompense, un beau costume pour sa poupée Bleuette. Si elle est bien sage, je lui ai promis encore un cadeau, mais sans lui dire lequel. Elle en aura la surprise. Je vais lui faire une table et 6 chaises pour ses poupées. Je crois qu’elle sera contente, car c’est une chose qu’elle désire. Elle est vraiment très ingénieuse. Elle fait toutes sortes de bibelots avec des capsules de bouteilles que lui donne Monsieur Guitet. Elle fait des vases à fleurs pour ses « enfants », des timbales, des assiettes, des casques pour ses deux garçons, un bénitier pour Marie, et un tas de choses que j’oublie. Elle est très adroite pour tout ce qu’elle entreprend, et tu seras bien surprise en la revoyant. C’est qu’elle a changé, depuis bientôt 4 ans ! Elle me prie de lui céder la place. Aussi je te quitte, maman chérie, en t’embrassant de tout mon cœur.
Ta fille qui t’aime bien.
Elisabeth

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Ma chère petite maman.
J’espère que tu es toujours en bonne santé. Le jeudi Saint, j’ai été à la messe et j’ai entendu les cloches qui s’en allaient ! Pendant le Gloria, cloches et clochette sonnaient à toute volée. C’était presque à se boucher les oreilles ! Le samedi Saint, elles sont revenues, faisant le même tapage. J’ai vu aussi bénir l’eau et le cierge pascal. Les cérémonies de la semaine Sainte m’ont bien intéressée. Le dimanche de Pâques, j’ai été à la messe du matin, car monsieur le curé avait mis la grand’messe à onze heures et demie et cela nous gênait pour notre déjeuner de midi ; surtout qu’il prêche toujours longtemps ! Dans l’après midi, Elisabeth m’a donné le beau costume de Bleuette. Mais il était bien plus beau que je ne le croyais. Il était tout garni de fourrure blanche. Il y en avait sur la passe de la toque au bas de la jupe, au col, aux manches, au bas et au bord de la blouse. Ma poupée était vraiment très belle. Elle a dîné à la salle à manger, ce jour-là, accompagnée de ses sœurs.
Je t’embrasse bien fort, de tout mon cœur.
Ta petite fille qui t’aime bien tendrement.
Jeanne

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