Marthe DEVIN 17/26

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Saint-Denis d’Oléron,
Le 15 mars 1918.
Ma chère maman.

Nous avons été bien heureuse de ta lettre du 29 janvier et de ta carte du 4 février. Tu comprends que nous communiquons de suite les nouvelles à papa et réciproquement. J’espère que bientôt c’est toi-même que nous recevrons. Je voudrais tant te faire oublier tes peines à force de tendresse ! En ce moment, je m’occupe beaucoup du jardin. Lundi, j’ai planté deux carrés de pommes de terre, aidée par maman Clara. Je m’occupe beaucoup aussi des semis et repiquages, et Jeanne enlève les mauvaises herbes. Nous avons fait enlever les grandes palisses de buis qui devenaient laides et encombrantes. A la place, nous avons de belles plates-bandes pour mettre les haricots. C’est le légume que je réussis le mieux, et je suis fière quand j’ai une belle récolte. Avec l’entretien du linge, le ménage, les provisions, un peu de cuisine, je n’ai pas le temps de m’ennuyer. Puis je m’occupe de Jeanne. C’est un plaisir de l’instruire, elle retient très facilement et aime l’étude. Elle se donne à tout ce qu’elle fait, au travail comme au jeu. En ce moment elle fait ses devoirs au jardin, profitant du beau temps. J’aimerais me représenter ton installation. Au chalet, je te voyais très bien, allant d’une pièce à l’autre, mais là, je m’y perds. Tu dois aussi nous suivre par la pensée. Je me tiens habituellement au rez-de-chaussée, dans la chambre de papa. L’après-midi, j’y ai le soleil. C’est là que je m’installe le plus volontiers, car j’y suis tranquille. En travaillant, on peut songer, et je laisse aller ma pensée bien loin, vers ceux que j’aime. Le docteur Hahn me permet d’aller à la villa Lumière en son absence. J’y ai découvert Holzminden sur un atlas que j’ai rapporté chez nous. C’est déjà quelque chose de savoir au juste où la ville est située. J’ai eu des détails sur un dictionnaire géographique. Je crois que je pourrai toujours trouver ce que je cherche tant il y a de livres chez le docteur. Je souhaite que ta santé soit toujours bonne, et, en attendant de te revoir, maman chérie, je t’embrasse bien fort, de tout mon cœur.
Ta fille qui t’aime bien.
Elisabeth

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Ma chère petite maman.

Aujourd’hui je t’écris dans le grand jardin. Il fait très beau et j’entends à côté de moi les abeilles qui bourdonnent de fleur en fleur. Tout est très calme et je ne serai pas dérangée. Je voudrais que tu sois ici, on est très bien. J’ai un petit jardin que je cultive toute seule. Il est divisé en cinq carrés de un mètre de côté environ. Le 1er renferme des grandes marguerites, des orchidées et des mombrétias. Le 2e, bordé de gazon d’Espagne, ainsi que le précédent contient une pensée, des jacinthes, des myosotis, un fusain et un rosier. Le 3e est bordé d’œillets. Il est rempli de consoudes, de pâquerettes et de lis. Le 4e est réservé aux grandes plantes comme des pervenches, des giroflées, des violettes, des fougères et des asters. Aussi il est bordé de corbeille d’argent. Le 5e, c’est mon potager. Il est garni de poireaux, carottes, laurier, doucette, et bordé d’oseille épinard. Du lierre grimpe le long du mur et les pierres qui dépassent servent de banc à mes poupées. J’ai aussi 5 pruniers mais je ne garde pas toute la récolte pour moi ! Le temps est magnifique depuis quelques jours et j’en ai profité pour arracher de l’herbe pour les petits lapins. J’espère que tu vas toujours bien. Je te quitte ma chère petite maman parce qu’il est très tard et que je n’ai pas commencé mes devoirs.
Je t’embrasse de tout mon cœur.
Ta petite fille qui t’aime bien.
Jeanne

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Saint-Denis d’Oléron,
Le 22 mars 1918.
Ma chère maman.

Papa vient de nous communiquer ta lettre du 14 février, que nous avons lue avec une grande joie. J’espère que bientôt tu nous diras que tu as reçu de nos nouvelles. Sois bien sûre que nous ne t’oublions pas. Nous t’écrivons souvent, mais les lettres sont longtemps en route. Ma chère maman ! Avec quel plaisir je bavarderais avec toi ! Nous aurons de longues causettes à faire pour rattraper notre long silence. Je te raconte un peu notre vie et nos occupations, cela t’intéresse certainement. A 480 mètres d’altitude, le climat est plus rude qu’en plaine, tandis qu’au bord de la mer, c’est plus tempéré.
Je m’occupe toujours du jardin. Les ails et échalotes sont magnifiques. Les poireaux et oignons sont semés, ainsi qu’une planche de carottes. Hier j’ai retourné une plate bande et j’y ai repiqué des salades. Ce sont des petites laitues qui ont poussé toutes seules. Il y en a encore beaucoup de minuscules que je repiquerai dès qu’elles seront assez fortes.
Je viens de fabriquer une râpe avec une boite en fer blanc. J’ai fait les trous avec un clou, et je l’ai clouée sur une planchette que j’ai un peu façonnée. J’aime toujours bricoler et menuiser. L’année dernière, j’ai fait un jeu de trictrac. Maman Clara m’a appris à y jouer, ainsi qu’au jacquet. J’ai recouvert le bois d’une étoffe rouge, avec les flèches brodées en deux couleurs. Papa nous a acheté les cornets et les dés, et cela va très bien. Figure toi que je l’aime mieux qu’un beau jeu verni ! Il y a deux ans, j’ai fait à Jeanne un jeu de constructions avec portes, fenêtres, etc. Elle s’amuse encore avec et fait de très jolies choses. L’autre jour, c’était un magnifique palais pour ses poupées, qui étaient assises avec leurs plus beaux atours.
Cette année nous avons un temps magnifique, et je t’en souhaite un pareil. Je voudrais bien t’emmener avec moi faire une bonne promenade au bord de la mer. Tout est beau, le long des chemins bordés d’aubépines, dans les champs et les jardins. Le groseillier fleur est tout rose. La corbeille d’argent et les jacinthes bleues commencent à s’épanouir, et les pâquerettes sont légions. Je voudrais que l’humble violette que je t’envoie te porte tous les parfums de notre pays. J’espère que bientôt tu reverras les paysages familiers, et en attendant, maman chérie, je t’embrasse de tout mon cœur.
Ta fille qui t’aime bien.
Elisabeth

Jeanne fait ses devoirs et ne peut t’écrire aujourd’hui, aussi je t’embrasse pour elle. Marie te remercie de penser à elle et te souhaite le bonjour.

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