Marthe DEVIN 16/26

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Holzminden 14 mars 1918
Bien cher Paul
Dis-moi comment il se fait que tu prends peur pour ma santé et que tu t’affliges à mon sujet pour quelques petites épreuves qui n’ont d’importance que celle qu’on leur donne et la façon de les supporter ? Voilà papa Gène qui va se fâcher ! Est-ce que sa gamine est douillette ? Il me semble l’entendre dire ! En voilà-t-il des affaires pour un petit voyage en Brunswick ? Ça n’est pas suffisant pour me rapatrier avant l’heure, et ta chère lettre m’a fait pleurer presque en faisant miroiter à mes yeux le bonheur du retour immédiat alors que je ne puis le réaliser qu’après la paix signée. Tu me connais, je ne veux pas dire beaucoup de paroles. Je retournerai à Sedan et non à Paris et je te prouve ainsi beaucoup plus mon amour, les otages servant autant leur patrie que les soldats dans la tranchée ainsi, n’en parle plus, jouissons entièrement de cette faculté de nous écrire, fier d’être ici, sans pourtant l’avoir souhaitée, et toi fière d’avoir toujours été au devoir.
Je reçois à l’instant une charmante lettre de mon Elisabeth du 18 février et de Jeannette comme c’est agréable, la vie de famille là-bas, je me la représente bien et je suis avide de nouveaux détails.
J’ai reçu lettre de : Docteur Hahn, tante Alice, Hélène, Mr Pajot. Soit aujourd’hui mon interprète auprès de tous, de nos amis Bacot, Haas, Vivier (9rue Cressany) en souvenir de son voyage de la Rochelle auprès des nôtres à St-Denis.
J’ai reçu ton 1er colis vivres, celui de Mr Haas et Alice. Remercie les bien et demande nouvelles d’André. Mm de la Grauge a reçu une lettre de Mm L. Gérardin. A 5 heures on donne le courrier, c’est le moment attendu. Dès maintenant il y a une sortie facultative de deux heures deux fois par semaine. Mais une façon charmante d’adoucir la détention serait que ma chère amie Pajot obtienne à sa vice-présidente Devin des envois du Comité pour garnir de vivres et vêtements de plage notre chambrée sedanaise.
J’embrasse bien fort maman, tous, toutes à St-Denis et Paris. Et pour toi, mon bien cher Paul, en union complète de pensées et l’espoir de la réunion si désirée, je t’embrasse de toute mon âme.
Marthe

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Saint-Denis d’Oléron,
Le 7 mars 1918.
Ma chère maman.

Que je souhaiterais t’avoir auprès de moi ! Pendant que je t’écris, le soleil brille et chauffe si fort que je suis obligée d’ôter mon écharpe. Te souviens-tu d’une écharpe en laine noire, au tricot anglais, que tu avais commencée ? Maman Clara l’a terminée, et je l’apprécie beaucoup depuis deux hivers. Tu avais aussi un grand manteau noir que j’ai mis à ma taille et qui me rend grand service. Au moins, il ne sera pas mangé aux vers ! Nous avons eu quelques jours de froid, et même un peu de neige, chose rare ici. Mais à présent, le temps a l’air remis au beau. Les amandiers sont tous en fleurs, ainsi que quelques pêchers et abricotiers hâtifs. Je me lève ordinairement à 7 heures, mais ce matin, trompée par le jour, je me suis levée à 6 heures ½. Je n’en suis du reste pas fâchée. L’été, je descends toujours de très bonne heure, entre 5 heures et 5 heures ½. Mais l’hiver, ce n’est pas la même chose. Je t’ai envoyé le 5 mars un petit colis d’un kilo par la poste. Il contient ½ livre de riz, ¼ de sucre en morceaux, autant de sel, un peu de poivre, et des fleurs pour la tisane : tilleul, verveine, menthe, violettes et coquelicot. Le tilleul a été récolté et séché par maman Clara. Nous élevons des lapins et ils réussissent bien. Tandis que les voisins en perdent ; les nôtres poussent à merveille. Nous n’en avons perdu qu’un seul depuis la guerre. C’est peu ! Mais aussi ils sont très bien soignés par maman Clara qui s’en occupe beaucoup. En ce moment, Jeanne est en train de leur ramasser de l’herbe choisie, séneçon et luzerne. J’aime beaucoup me promener à la Boirie, à droite du port. C’est un lieu très agréable et tranquille, où je suis sûre de ne rencontrer personne. Je m’assieds en haut de la falaise et je contemple la mer, tandis que Jeanne ramasse des coquillages, cueille des fleurs, ou cherche des insectes. Car tu sais, elle aime beaucoup la nature, elle aussi. Les bêtes et les plantes l’intéressent beaucoup. Notre collection de pierres et de coquillages s’est considérablement augmentée, et nous savons le nom de chaque espèce. Jeanne a des yeux merveilleux pour les trouvailles. Elle aime à s’instruire et questionne sur tout ce qui l’entoure. Nos promenades sont très agréables. Elles le seraient bien davantage si tu étais ici ! Je t’envoie un petit brin de chèvrefeuille en aquarelle, car c’est une fleur que tu aimais bien. Voilà Jeanne qui réclame, disant que je ne lui laisse pas assez de place. Aussi je te quitte, ma chère maman, en te disant courage et espoir, et en t’embrassant de tout mon cœur.
Ta fille qui t’aime bien.
Elisabeth

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Ma chère petite maman.
J’espère que nous recevrons bientôt de tes nouvelles et que tu vas toujours bien. Je vais en classe et j’y apprends l’arithmétique. Je suis déjà dans les mesures de volume et les problèmes de récapitulation générale. J’aime beaucoup la science, j’en fais souvent des résumés, j’en suis à la pesanteur de l’air. En grammaire, je fais des exercices et j’apprends les pronoms, en géographie, les chemins de fer. Tout cela ce sont mes seconds livres de chaque espèce. En histoire de France, je fais des résumés et j’apprends Napoléon III.J’aime beaucoup les rédactions et les analyses et je commence à savoir les faire. J’aime aussi les dictées. J’ai fait la chambre de mes poupées dans le petit coin de la cuisine, derrière la porte de la salle à manger. Pour mes étrennes papa m’a acheté une belle poupée, Bleuette, et je lui fais un costume en velours violet.
Marie te souhaite le bonjour.
Je t’embrasse de tout mon cœur et j’espère bientôt le faire réellement.
Ta petite fille qui ne t’oublie pas.
Jeanne

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