Marthe DEVIN 5/26

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26 avril 1916 :
Des hussards de la mort, des uhlans, sont passés, venant via Douchery (ou Vouzier ?) Les villages, les faubourgs regorgent de troupes. (…) J’apprends que cette nuit, des bombes d’aéros français ont incendié la gare de Mouzo. Des bombes sur Carleville et 6 « chemins de fer » tués.
On a tiré aujourd’hui sur des aéroplanes. Il en est passé 15.

2 mai 1916 :
J’ai oublié de noter le nouveau changement. Au 1er mai dernier (il y a 3 heures à Sedan : l’heure allemande, l’heure Sedanaise et l’heure française). L’heure allemande est avancée d’une heure. Donc, quand il est midi en France, pour les Boches il est deux heures de l’après midi.
La municipalité de Sedan, du coup a décidé d’avancer les horloges « françaises » d’une heure pour ne pas avoir de troubles avec ce grand écart de 2 heures.

26 mai 1916 :
La bataille doit être terrible. Les vitres tremblent, on est angoissé par la violence de ce canon, qui tonne sans relâche.
Les aéroplanes français ont fait sauter un dépôt d’explosifs à Carignan. Cela a fait un bruit formidable hier soir vers 9h1/2. (…) Les soldats logés dans les villages environnants et à Balan, Sedan sont partis pour le front. Le moral de ces troupes est une profonde désolation, ils marchent, forcés encore par la discipline de fer mais ils laissent voir leurs larmes, ils ne les cachent même plus. Beaucoup ont acheté des mouchoirs blancs pour se faire faire prisonniers. Beaucoup ont enterré ou noyé leurs cartouches. Ils disent qu’on les envoie à la boucherie, à la mort. Un soldat logé chez le parent de C., embrassait une petite fille de 5 ans, la mère, en arrivant, lui dit de la laisser, qu’il allait lui faire mal ; le soldat de répondre tristement : « Ah ! dimanche, je n’embrasserais plus personne, je serais mort. »

1er juillet 1916 :
Pendant que j’écris, on entend les troupes allemandes qui passent ; de loin leurs tambours plats marquent le pas, et les fifres sifflent un petit air sautillant … Le pas de marche est plus lent que celui des nôtres. Oh ! qu’il me semble lourd !
On dit, (mais on dit tant de choses !) que nos avions ont reconnu les troupes casernées à Sedan. Et que l’on a demandé à l’Allemagne si Sedan était considéré comme ville ambulancière ou comme ville de guerre. En effet, le drapeau de la Croix-Rouge y flotte partout. On ne voudrait pas qu’il abrite des canons, c’est possible, mais je ne sais.

14 juillet 1916 :
Ce matin, fête nationale. Il y a 2 ans, tu te préparais ici-même, dans cette chambre, mon Paul chéri, à la Revue du 14 juillet pour aller défiler, place d’Alsace-Lorraine, à la tête de tes pompiers.
Canderlier me conte que l’on a fusillé hier soir le directeur de l’usine à gaz, dont le procès pendait depuis quelques jours, sans preuves certaines contre lui, pour une affaire de lettre et pigeon voyageur, dit-on. Hier, on avait dit qu’il était condamné à 10 ans de forteresse. Qu’y a t’il de vrai ? On a fusillé aussi un soldat allemand de 18 ans.

3 août 1916 :
On commence aujourd’hui, à la Villa Marie-France, les épreuves du Baccalauréat.
J’ai confirmation de la pose, hier, d’une affiche annonçant aux habitants la condamnation à 2 mois de prison de Mlle Sauvage (cuisinière chez Mme Quinchy) et de Mme Clarisse, coiffeuse faubourg du Wesnel, pour insultes à 5 femmes travaillant pour les allemands en lisant ensemble l’affiche qui apprenait l’exécution du directeur du gaz Bussan. Et … j’ai éprouvé une intime peine, très, très douloureuse, en apprenant qu’au nombre des 5 femmes qui ont porté plainte contre les 2 condamnées, se trouve Charlotte Nouviaire … dont le nom est écrit en toutes lettres à la suite des 4 autres malheureuses : cette affiche est placardée non seulement en ville et dans les faubourgs, mais dans tous les villages des environs. Les allemands ne prouvent-ils pas, consciemment ou inconsciemment, le mépris qu’inspire la délation. S’ils ne l’ont fait que par vengeance, par mépris des populations des pays occupés, ils n’en sont pas moins justiciers : L’ironie est cruelle pour les délatrices.

4 août 1916 :
Une demi-heure après que j’étais couchée hier soir, secousse terrible dans mon lit ; les vitres claquent et les fenêtres entrouvertes s’ouvrent, la mitraille passe au dessus du toit, et le canon semble tiré du château aussi… Ce bruit est si fort que je me tiens le cœur et le ventre, comme si cela pouvait casser, de même que les vitres. On entend les aéroplanes et les bombes. Cela a duré ½ heure, entre 8h3/4 et 9h1/4 (ancienne heure). A 11h1/2, nouvelle reprise, arrêt vers minuit ½ et reprise peu après pour finir vers 2 heures.
J’apprends que le Fond de Givonne a été éprouvé par les combats aériens de la nuit.
La maison Wuillaime, la maison Foamy-Wuillaime ont des éclats, des murs abattus, le pignon de la maison Wantelet est descendu, il n’y a plus de toit chez Dubuisson. Des portes de chêne arrachées, plus de carreaux aux fenêtres, des trous immenses dans deux jardins (l’arrachage des pommes de terre est remarquable, elles ont sauté au grenier). Mais si Dieu a laissé suivre le cours général des évènements, il a manifestement protégé individuellement encore le Fond de Givonne. Les 2 enfants Ram, endormis, ne se sont pas réveillés, un éclat d’obus a été retrouvé dans leur lit et ils étaient couverts de plâtras. Ils n’ont pas une égratignure. Le toit était enlevé au dessus d’eux, le feu a pris à 2 reprises, les meubles sont émiettés ou culbutés.
J’ai vu ces 2 gentils enfants chez Jeanne Willaime ce matin en allant prendre de leurs nouvelles.

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