Paul DEVIN 26/26

icones-notesicones-paul

Là s’arrêtent les notes de mon agenda. Cependant en septembre 1917 je vais essayer de rassembler quelques souvenirs de l’hôpital.

Comme officier supérieur j’occupais seul une chambre, je pourrais dire une cellule. Nous étions à la fin de décembre et je n’avais pas de feu, aussi avais-je froid. D’autant plus qu’on m’avait enlevé mon gilet de flanelle et que j’avais une chemise de toile. Je me rappelle que j’entourais ma jambe droite avec mon cachenet de laine afin de la réchauffer.

Le lendemain de mon opération, la sœur m’a apporté une bouteille de champagne dont j’ai bu un peu, mais le lendemain elle avait disparu, elle a sans doute servi à un autre blessé. J’ai eu la visite du général Mourret qui était tout ému de me voir ainsi arrangé.

J’ai écrit moi-même des cartes à ma sœur et à St-Denis, puis j’ai dicté à mon planton un ordre, le dernier pour mon Bataillon ; il était ainsi conçu :

46me Territorial d’Infanterie

3me Bataillon

Ordre du Bataillon N° 22

                  Le Commandant a le regret de faire ses adieux au bataillon qu’il était si fier de commander. Dieu ne lui a pas permis de continuer sa tâche ; il s’incline devant sa volonté et il fait bien volontiers le sacrifice d’un membre pour son pays.

                  Il espère que le cas échéant, chacun saura supporter courageusement les épreuves qui pourraient le frapper et que la plupart rentreront sains et saufs.

                  Il félicite tous les hommes de l’endurance et de la bonne volonté qu’ils ont montrées dans des moments pénibles et il est persuadé que le bataillon saura maintenir haut et ferme le nom du 46me Territorial.

Verdun, le 25 Décembre 1914

Le chef de Bataillon

Signé Devin

Le soir vers 9 heures on me faisait une piqûre de morphine qui m’assoupissait et je l’attendais avec impatience car à partir de 6 heures je commençais à être énervé et à souffrir davantage, les soirs étaient pénibles.

Le premier pansement a été dur et je n’ai pu m’empêcher de crier. Pour les autres je mordais mon mouchoir pour ne pas ouvrir la bouche et ne pas me plaindre.

C’était mortel de rester seul dans cette chambre froide. J’ai eu cependant des visites.

Il n’y avait une seule infirmière pour les officiers, Mme Horville, et c’est elle qui faisait les pansements, elle les faisait d’ailleurs très bien, mais ne peut comparer ma situation à celle des blessés des hôpitaux de Paris, qui ont de nombreuses infirmières.

Chaque jours Hébert, caporal cycliste, passait me voir en venant à Verdun, il me faisait mes commissions, qui consistaient surtout à me rapporter des oranges.

Quelques jours après mon entrée à l’hôpital j’ai vu arriver Haftion et un autre brancardier ; ils venaient m’apporter un petit médaillon fait avec de la terre de Bezouvaux et me représentant. J’ai été très touché de cette attention qui m’a fait venir les larmes aux yeux. Ma plus grande peine était de quitter mon bataillon, tous ces braves gens que je considérais comme mes enfants qui m’auraient suivi partout car j’avais su les prendre.

Quelle organisation rudimentaire à l’hôpital ! Des chariots en bois qui faisaient un bruit désagréable pour conduire les blessés à la salle de pansement, qui était bien sommaire, et très froide. Aussi ai-je attrapé une congestion pulmonaire d’être  ainsi promené et mis à un brancard par ce froid en sortant d’un lit où j’étais parfois en moiteur, et quand on me ramenait il fallait bien longtemps pour me réchauffer. L’infirmière m’a traité énergiquement par des pointes de feu et des ventouses

Un matin le général Coutanceau gouverneur de Verdun est venu avec un officier me remettre la croix de la légion d’honneur. Cela s’est fait bien simplement car il n’y avait personne d’autre dans ma chambre, mais j’étais ému et quand il a été parti j’ai embrassé ma croix, et comme je l’écrivais, il me semblait que j’embrassais la France. La citation qui l’accompagnait m’a fait plaisir, car elle rejaillissait sur mon Bataillon qui pouvait en prendre sa part.

La 9e Cie avec laquelle j’avais le plus vécu pendant ces cinq mois m’a offert une croix dans un écrin.

Mais je m’ennuyais bien fort d’être seul dans ma chambre et les journées me semblaient longues, et puis j’y avais bien froid, aussi ai-je demandé à passer dans la salle des officiers subalternes, où nous étions une dizaine et où j’avais la distraction d’entendre causer.

Vers la fin de janvier j’ai vu arriver le Capitaine Livernaux qui venait pour se faire opérer d’une fistule ; il a été placé auprès de moi ; c’était une compagnie.

Puis un jour j’ai pu me lever, mais quand j’ai mis le pied à terre je n’avais pas la force de me tenir seul, il a fallu me conduire pour m’assoir dans un fauteuil. Quelques jours après je restais plusieurs heures levé l’après-midi, et je jouais aux cartes avec Livernaux et un lieutenant. Nous avions des bonbons, du chocolat et le perdant en donnait un aux deux autres ! Cela ne nous ruinait pas.

Prochaine mise à jour le 22 septembre 2014.

Print Friendly, PDF & Email

Laisser un commentaire