Paul DEVIN 25/26

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Le 22 décembre 1914

Le mardi 22 décembre j’avais déjeuné seul avec le docteur. Le Capitaine Boutteville et le Lieutenant Sérant étaient avec leur compagnie aux avant-postes du bois de Maucourt. En sortant de table je dis au docteur:

« Voulez-vous m’accompagner? Je vous montrerai les tranchées du plateau des Caurières et nous choisirons dans le bois un emplacement pour le poste de secours, dans le cas où le bataillon serait appelé à défendre ces tranchées. »

Il accepte volontiers et nous voilà partis à midi par un beau temps, assez doux pour la saison. Nous gagnons de suite la première tranchée dans laquelle nous nous engageons, car nous ne pourrions pas circuler sans être vus des jumelles d’Ornes et sans nous exposer à recevoir un obus.

Il faut nous courber sur un assez long espace, car le boyau de communication n’est pas assez creusé. Nous nous arrêtons de temps en temps pour regarder ces fameuses jumelles d’Ornes qui sont occupées par les allemands et où ne voyons que des lignes de tranchées. De temps en temps nous rencontrons de l’eau et de la boue; nous dépassons quelques hommes du génie qui terminent des abris en arrière des tranchées.

Je ne puis pas faire autrement que de ramasser quelques coquillages fossiles, mais il y en a peu; ce n’est pas comme du côté du fort d’Haudainville, où il y en a de grandes quantités.

Nous marchons ainsi pendant une demi-heure et au lieu d’aller jusqu’au bout vers Ornes, nous suivons le boyau qui vient déboucher au bois des Caurières. Nous sommes contents de quitter ces tranchées qui ont juste la largeur d’un homme et de circuler un peu à l’air libre dans les bois.

Nous examinons les abris qu’on est en train de terminer. On pourra établir le poste de secours dans l’un d’eux. En ce moment nos batteries commencent à tirer, il y en a un peu partout; nous entendons de temps en temps le sifflement d’un projectile ennemi qui répond, mais qui ne vient pas de notre côté. Enfin nous redescendons par un autre chemin vers Bezonvaux et nous passons auprès des deux pièces de marine qu’on a installées tout près du village.

Au moment de rentrer j’aperçois un aéroplane à une grande hauteur, c’est un taube. Comme j’ai des hommes qui travaillent derrière le village à des abris contre le bombardement je donne un coup de sifflet afin qu’ils se terrent. Puis nous mettant contre une haie nous examinons avec nos jumelles le taube qui plane au-dessus de nous; il est trop haut pour qu’on puisse l’atteindre en tirant, sans quoi ce serait une belle occasion; on dirait un oiseau de proie qui plane. Tout à coup il s’éloigne et nous rentrons à Bezonvaux.

En passant devant l’église, je vois qu’il est trois heures moins le quart. Une minute après, comme nous tournons la rue, nous entendons venir un obus qui siffle brutalement. C’est l’avion ennemi qui, en partant, a indiqué par un signal l’endroit où il fallait tirer.

Au même moment je sens une commotion violente faite du bruit de l’éclatement du projectile et du choc que je reçois. Je me trouve je ne sais comment assis par terre et je vois que mon pied gauche a une position très bizarre, j’en conclus que j’ai la jambe cassée. Je crie alors au docteur qui courait à une douzaine de mètres en avant:

« Docteur, je suis blessé! »

Il se retourne et s’arrête en disant:

« Moi aussi »

Il avait reçu en effet sous le menton une balle de shrapnell qui lui avait fait une blessure heureusement sans gravité.

Deux hommes arrivent aussitôt, me soulèvent et m’emportent dans la maison où est installé le téléphone. On m’étend sur une table où je reste assis et des infirmiers accourus commencent à enlever ma chaussure et à fendre le pantalon et le caleçon pour dégager la jambe; je remarque qu’on fait cela avec soin, sous la bande de la culotte, afin de ne pas la détériorer. Un médecin auxiliaire me fait un premier pansement et on maintient la jambe avec des planchettes.

On me donne un petit verre d’eau de vie dont je ne prends que deux petites gorgées et j’en laisse la moitié.

Je dis alors que je dois avoir une blessure au ventre: on y regarde et je trouve moi-même la balle restée dans ma chemise; je la mets dans ma poche, c’est un souvenir. Enfin on regarde à mon autre pied, qui a été traversé par une balle, et on panse tout cela.

Je souffre certainement, mais c’est supportable et je ne me plains pas; je suis peut-être seulement un peu affaibli par la perte du sang. Le Commandant Le Villain du 365e vient me voir et je lui dis ce que j’avais remarqué au plateau, des boyaux de communication à recreuser.

Et j’attends sur un brancard l’arrivée de la voiture d’ambulance automobile qu’on avait demandée par téléphone à Verdun. Pendant ce temps-là mon ordonnance remettait mes affaires dans mes cantines, qui ont pu être chargées en même temps que moi.

Quand la voiture est arrivée j’ai dit au revoir aux téléphonistes et à mes hommes qui se trouvaient là. On a sorti le brancard par la fenêtre et on a mis sur moi mes deux couvertures. Malgré cela j’avais les jambes gelées pendant le trajet qui m’a semblé long. Le docteur est monté avec moi, mais nous n’avons pas desserré les dents; d’ailleurs lui-même avait mal à la mâchoire.

Enfin nous arrivons à l’ambulance de gare où se fait le tri des blessés, et je vois avec satisfaction un visage de femme, une infirmière qui se penche vers moi pour me demander si je voulais quelque chose, mais je n’avais besoin de rien.

Aussitôt arrive le docteur Mareschal, de service à cette ambulance. Il s’occupe de moi et me fait charger dans une voiture pour me conduire à l’hôpital st Nicolas et il monte lui-même près du conducteur. Le trajet m’a semblé encore bien long, car le cheval allait au pas et j’étais bien secoué sur les pavés.

Enfin nous arrivons: on pose le brancard devant la chambre qui m’est destinée et l’on me déshabille complètement. Je veux enlever moi-même les manches de ma capote mais on ne me laisse pas faire. Enfin on me met dans mon lit avec des bouillottes pour me réchauffer.

Vers 9 heures on vient me prendre pour me conduire à la salle d’opération et il me semble voir le docteur Cunée me mettre le tampon de chloroforme sur la figure. Je ne me rappelle pas avoir éprouvé aucune sensation, pas de bruit de cloches en m’endormant.

Tout à coup j’entends causer, on dit : « il se réveille ». On me réveillait en effet et le docteur me dit: « Mon Commandant, nous ne voyons pas la possibilité de vous conserver votre jambe, consentez-vous à l’opération? ». Je trouve la chose si naturelle que je réponds immédiatement: « Oui, faites-le tout de suite ». Et je remets la tête sur l’oreiller, respire avec force, j’allais dire avec délices le chloroforme; une seule aspiration a suffi pour m’endormir et je n’ai aucun souvenir désagréable à ce sujet.

Quand je me suis réveillé, je ne sais à quelle heure, j’étais dans mon lit, un infirmier guettait mon réveil et on m’avait déjà fait une injection de sérum pour remplacer le sang perdu.

abit0122

 

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