Paul DEVIN 23/26

icones-notesicones-paul

13 décembre 1914

Dimanche nous avons une messe à sept heures et demie. L’après-midi je vais avec le docteur visiter l’ouvrage de Bezonvaux que je ne connaissais pas encore et qui est souvent bombardé par les allemands. Il est situé dans les bois et appuyé par des ouvrages en terre. Il est occupé par de l’artillerie et par une compagnie d’infanterie. Après avoir causé avec les officiers et avoir pris les renseignements qui m’intéressaient, je suis descendu par le ravin opposé et revenu par la ferme de Murancourt.

14 décembre 1914

Le lundi 14 décembre à 2 heures du matin je suis réveillé par un planton qui me remet un pli urgent et confidentiel relatif à l’attaque qui doit être faites au point du jour des jumelles d’Ornes. Depuis plus de huit jours je savais que cette attaque était imminente; j’avais été prévenu par le Lieutenant-colonel Cordonnier. Je savais que j’aurais à occuper l’ouvrage d’Ornes et, en prévision d’une attaque inopinée, j’étais allé de jour, malgré le danger d’y circuler à découvert, reconnaître le terrain, d’abord avec le capitaine de la 9e Cie, puis le lendemain avec celui de la 10e. Je n’avais à Bezonvaux que ces deux compagnies qui se relayaient pour prendre les avant-postes au bois de Maucourt. Les 11e et 12e Cies cantonnaient à Dieppe et Maucourt et se relayaient pour occuper les avant-postes de ce dernier village. L’ouvrage d’Ornes consistait simplement en tranchées protégées par un réseau de fils de fer et se trouvait entre Ornes et le bois de Maucourt, au nord de la route de Maucourt, avec un petit abri pouvant contenir une demi-douzaine d’hommes, établi au croisement de cette route et de la petite voie ferrée. J’avais prévu qu’il faudrait s’y rendre de nuit et j’avais reconnu exactement l’endroit où la colonne devrait quitter la route de Bezonvaux à Ornes ainsi que la direction à suivre à travers champs pour qu’elle pût arriver sans être vue. L’ordre portait que l’attaque se ferait par un bataillon cantonné à Ornes et par un bataillon cantonné à Bezonvau. Quant à moi j’avais sous mes ordres les 9e et 10e Cies de mon Bataillon. La 10e occupait le bois de Maucourt, où elle avait pris les avant-postes la veille à 17 heures; la 9e était au cantonnement à Bezonvaux. La 9e Cie devait être rendue avant le jour derrière l’ouvrage d’Ornes et occuper une position d’attente à l’abri des vues de l’ennemi. Elle ne devait intervenir qu’en cas d’échec de l’attaque prononcée par les deux autres bataillons; elle devait alors occuper l’ouvrage pour protéger la retraite et arrêter s’il y avait lieu la poursuite de l’ennemi. Quant à la 10e Cie elle devait commencer à 7 heures un feu intense sur les tranchées ennemies situées au nord de ce bois et sur la lisière du bois le Breuil. La 11e Cie qui se trouvait aux avant-postes à Maucourt devait concourir à l’action en battant le Moulin et la lisière du bois le Breuil. Enfin à 6h30 notre artillerie devait commencer à concentrer ses feux sur les positions ennemies.

 

Dès la réception de l’ordre je me suis levé et suis allé trouver le Commandant Le Villain, qui commandait un des deux bataillons d’attaque afin de connaître ses dispositions et de lui faire connaître les miennes. J’ai téléphoné, en revenant, au commandant de la 10e Cie au bois de Maucourt pour lui donner connaissance de l’opération et lui donner les instructions nécessaires. Puis je suis rentré me coucher. A 4 heures je réveillai les officiers de la 9e Cie qui couchaient dans la même maison que moi et je leur communiquai l’ordre en fixant le départ de la compagnie à 5 heures.

Après avoir déjeuné j’assistai au départ de la 9e Cie et je pris la tête pour la conduire, car c’était nouvelle lune, et dans l’obscurité il n’était pas facile de s’orienter après avoir quitté la route. J’avais heureusement plusieurs fois reconnu le terrain et je pus conduire la compagnie à l’abri du talus du chemin de fer, à 50 mètres environ en arrière de l’ouvrage.

Je me tiens moi-même d’abord près de l’abri du petit poste où je fis entrer mon adjudant de bataillon, mon sous-officier adjoint, les fourriers des 9e et 10e Cies et un clairon.

J’envoyai aussitôt un homme de liaison auprès du Commandant Le Villain, qui se trouvait en avant, près du Moulin d’Ornes. J’envoyai également une escouade avec un sous-officier pour garder, à l’abri des gabions, le passage qui se trouve entre le bois de Maucourt et l’ouvrage d’Ornes.

Près de nous se trouvait une section du génie et nous avions vu passer d’autres fractions de cette arme qui devait préparer l’attaque en coupant les fils de fer.

A l’heure fixée notre artillerie commence à tirer; nous entendons les obus passer en sifflant au-dessus de nos têtes. Peu après l’artillerie ennemie lui répond et cela fait un vacarme assourdissant qui dure toute la journée.

Au jour l’attaque d’infanterie commence, les hommes montent vers les tranchées ennemies; ils avancent avec précaution. Peu à peu les coups de fusil éclatent, mais la marche en avant continue par petits bonds.

Je me tiens derrière un tas de fagots, à 20 mètres de l’abri, et je suis l’action pas à pas avec mes jumelles. Je vois nos colonnes d’attaque progresser peu à peu; elles arrivent enfin au sommet de la côte et à la lisière du bois.

Mais il a fallu du temps pour arriver là et je voyais très bien les allemands, dans leur deuxième ligne de tranchées; de temps en temps l’un d’eux se levait pour examiner ce qui se passait en avant ou pour tirer et disparaissait aussitôt; je voyais les travaux qu’ils faisaient pour se rapprocher en se couvrant, et je voyais aussi beaucoup de corps étendus, dont une grande partie des nôtres. Dans un pli de terrain, il y a des blessés assis ou étendus.

Des blessés du bataillon Le Villain commencent à passer, la plupart marchent, quelques-uns sont portés sur des brancards. Plusieurs s’arrêtent près de notre petit poste où on les secourt et où ils reprennent un peu de forces. L’un d’eux, qui a eu la main traversée d’une balle, est content parce qu’il n’a pas de blessure plus grave.

Cependant l’artillerie allemande tire sur le bois de Maucourt et elle fait en même temps un tir de barrage sur le chemin derrière les gabions afin d’empêcher des réserves de passer. Les hommes que j’ai envoyé là se collent contre les gabions et reçoivent des éclaboussures de terre.

Un peu avant midi, alors que nos troupes avaient dépassé la crête et que nous pensions la bataille gagnée, je vois tout à coup les nôtres battre en retraite précipitamment et redescendre la côte en courant. Des renforts sont arrivés aux allemands qui apparaissent en grand nombre sur la hauteur en tirant sur nos troupes qui se replient. En même temps l’artillerie allemande fait rage et je vois des obus incendiaires tomber sur Ornes. La retraite à l’air d’une débâcle et c’est un moment d’émotion car l’ennemi peut en profiter pour nous reprendre du terrain. Il est temps pour nous d’intervenir et je donne l’ordre à la 9e compagnie de venir par petits groupes de 4 hommes occuper l’ouvrage d’Ornes. Certaines tranchées ne peuvent servir car elles sont pleines d’eau et les hommes restent couchés derrière la terre qui a été rejetée. Je veille moi-même à l’exécution de l’ordre. J’ai ainsi trois sections en ligne et j’en ai une quatrième en réserve derrière le talus du chemin de fer.

Pendant la matinée nous entendions les balles siffler de temps en temps, on aurait dit des mouches, mais maintenant il en passe davantage et mon tas de fagots en reçoit quelques-unes. Mais on s’y habitue et cela ne m’empêche pas de circuler sans courir, la canne à la main. Mes hommes commencent à tirer et l’ennemi s’arrête. On reste ainsi en position jusqu’à la nuit.

Pendant ce temps les obus pleuvent toujours sur le bois de Maucourt; je les vois éclater par-ci, par-là et j’entends après le sifflement et le bruit de l’éclatement. Je me demande ce que devient la 10e compagnie qui pourrait être anéantie. Le fourrier et le clairon de cette compagnie font plusieurs fois courageusement le trajet pour me rendre compte de ce qui s’y passe et je suis soulagé le soir en apprenant qu’il y a seulement 2 tués et quelques blessés. A la 9e Cie l’adjudant Bon a eu le cuir chevelu entamé par une balle; un homme a eu la jambe fracturée et on n’a pu le sortir de la tranchée qu’à la nuit.

Enfin à la nuit tombante le bataillon Le Villain s’est replié laissant une compagnie à l’ouvrage d’Ornes pour nous relever. De mon côté j’ai réuni mes hommes et nous nous sommes mis en route pour regagner Bezonvaux, où nous sommes rentrés vers 7 heures pour prendre l’unique repas de la journée. J’avais mal à la tête d’avoir fixé aussi longtemps avec mes jumelles.

Si nous avions eu plus de monde nous aurions pu repousser la contre-attaque et conquérir les jumelles d’Ornes. C’était donc une mauvaise journée qui a coûté de grandes pertes aux deux bataillons d’attaque.

Print Friendly, PDF & Email

Laisser un commentaire