Marthe DEVIN 1/26

Voici quelques extraits des carnets de guerre de Marthe DEVIN :

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1er août 1914 :
A 4 heures, le roulement du tambour annonçait la mobilisation générale. C’est la guerre. Nous l’attendions dans l’angoisse depuis plusieurs jours, attendant de partir, Paul pour rejoindre son Bataillon, moi pour remplir mes engagements pris comme infirmière bénévole.

4 août 1914 :
Dès le matin, je vais chez Mme Pajot, Présidente de la « Société des Dames Françaises », me mettre à sa disposition. J’ai signé mon engagement pour l’entretien complet de 10 lits à la Moncelle et de 10 lits à Sedan, toute la durée de la guerre.
J’ai libre circulation, partout, pour mon service, à pied ou en voiture, port de brassard pour mon personnel d’ambulance, drapeau à la voiture, etc…
Depuis ce jour jusqu’au 8 aout, j’ai organisé mes deux ambulances, et en grande partie déjà déménagé le Haut-Montvillers.

10 août 1914 :
Je l’appellerai : Première journée de travail à l’ambulance « Marie France ». Pendant que mon infirmière Major est absente une heure, on nous amène des soldats malades. Deux d’abord, puis 7, puis un autre groupe. Ils ont les pieds enflés, écorchés, d’autres sont évanouis, etc…
Ces sont des Bretons, des réservistes, moins entrainés que ceux de l’Est, et par cette journée torride, ils tombent plus facilement.

15 août 1914 :
On bourre Sedan de troupes. On a tiré vainement sur un aéroplane allemand qui évolue au-dessus de la ville. Les artilleurs ont été mis rapidement sous les arbres de la Place d’Alsace.
18 aout et jours suivants :
Une moyenne de 20 blessés à soigner. Tous vont vite bien.

icones-courriers24 août 1914 : (courrier de Marthe à sa maman)

(…) Hier les blessés ont été si nombreux que je ne puis y penser sans tristesse. Nous avons subi l’avant-veille un échec qui a coûté terriblement cher, sur Bertrix. Le 17e corps a trinqué, et les hommes ont été héroïques mais fauchés, par la faute du général qui a engagé ses hommes dans les bois où les ennemis les attendaient depuis 10 jours. Mais hier, le 9e corps, merveilleusement commandé, a repris toutes les positions prises par les allemands et les a refoulés de 20 km en arrière. Le canon n’a pas cessé de tonner. (…) La population était inquiète. Les allemands de 1914 sont plus lâches et plus cruels que ceux de 1870. Ils achèvent les blessés sur le champ de bataille, ils ont brûlé Bouillon, dit-on ; des sauvages. Paliseul est couvert de mort.

(…) Il est passé une automobile amenant des prisonniers allemands, bientôt suivie d’une seconde, d’officiers ennemis prisonniers. Les cris et les bravos dans la rue nous ont fait accourir. J’avais des malades qui n’ont fait qu’un saut à la grille. La foule, très excitée voulait lyncher, à cause de leur conduite sans nom la veille. Le soldat français qui était sur le marchepied a dû braquer son revolver, il se tenait droit, l’arme au poing, et tenait les Sedanais à distance.

25 août 1914 :
Terrible journée d’épreuve. Réveil à 3h panique terrible. J’ai pu miraculeusement évacuer 18 blessés. Ce matin à 7h ils ont pris le train de Paris. Sauf un blessé d’une balle au pied qui s’affole et crie. Mes infirmières sont parties. Canderlier emporte le petit de la concierge. Je suis seule avec Maria. Je tente de conduire encore ce blessé à la gare. Je saute sur le siège poursuivie par une patrouille de Uhlans à cheval. Après la synagogue, un enfant me fait signe d’arrêter. J’ai le temps juste de retourner la voiture. L’avenue est barrée de Uhlans qui galopent sur moi, et me déchargent leurs révolvers à moins de 15 mètres. Ils courent en tirant, mon cheval file. Pas une balle ne m’atteint ni mon blessé. Au bas de la rue Nassau, je croise ceux qui descendent. Ils braquent leurs révolvers sur le blessé français et sur moi. J’ai le fouet haut, comme un drapeau, et bravement je les regarde, ils abaissent leurs révolvers et font signe d’avancer. Je suis enfin à la Villa Marie-France. Mon blessé est caché, mais il ne veut rester à aucun prix, et à un moment où l’on cesse de tirer dans la rue, revêtu des habits de mon mari, il file avec un manche à balai. Je ne l’ai pas revu.
(…) de notre terrasse qui domine la ville, j’ai vu les Allemands qui y montaient à l’assaut et qui y tombaient par vagues entières, littéralement fauchés. Mais la journée du 27 a été favorable aux Allemands qui occupent la ville, la mairie, la poste.
La présidente de la Société de Secours aux Blessés pleure devant moi. Toutes ses infirmières sont parties. L’hôpital est vide.
Nos Dames Françaises ont du Travail !

31 août 1914 :
L’empereur Guillaume est depuis hier soir à Sedan, en costume de Soldat, sans bandes rouges. Nuit terrible, on a fusillé un officier évadé, on a tiré toute la nuit, dans notre rue même.

3 septembre 1914 :
Ce soir je reçois 7 blessés français. C’est effrayant ce qu’on voit. Depuis 8 jours, ces malheureux enfants sont laissés blessés, mourant presque de faim, dehors, pansés ou non par des médecins allemands, certes humains, mais débordés et qui soignent d’abord les leurs, si nombreux, comptés par milliers …
Je pense à tous les miens, là-bas. De personne je n’ai la moindre nouvelles.

6 septembre 1914 :
Sedan est un cimetière. Les Allemands y pullulent blessés, râlant, morts. On enterre par fosse commune de 40. La terre en est noire. Plus de 20 000 Allemands tués, et les nôtres ? Combien ? … côte à côte.
Il y a déjà du typhus en ville.

 

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