Marthe DEVIN 4/26

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1er février 1916 :
Je jette les yeux un peu en arrière. 18 mois entiers se sont écoulés. Prisonnière civile, toujours. Et sans qu’une prévision certaine, humainement parlant, puisse affirmer que la guerre est proche de la fin. Tout à présent au contraire semble faire prévoir une guerre longue.
L’ennemi s’est fortifié, les tranchées sont des œuvres colossales. Il y est entré plus de bois qu’une forêt n’en contient. Des terres actuellement transformées en tranchées seront incultivables, pendant combien d’années, j’allais écrire de siècles !

8 février 1916 :
Md Ch. Rony m’envoie prier de venir prendre le thé chez elle avec Md de Failly et Md de Tassigny. Et en même temps j’avais la visite de Md Brégy et Quinchz qui me préviennent que l’on va faire la réunion de la crèche, et me prient de faire les convocations pour vendredi, chez Md Louis Bacot, et de préparer le compte rendu. Elles m’ont aussi consulté sur l’opportunité ou non d’une quête.
J’ai répondu franchement non, prenant pour base de ma réponse que les sociétés qui ont des fonds de réserve doivent les épuiser, car les charges sont multiples pour les habitants (…)
J’ai mis ceci en pratique pour les Jardins Ouvriers. A l’association des Dames françaises de la Croix Rouge, également. Nous avons réuni un capital en temps de paix pour servir en temps de guerre ou de calamité publique. Nous y sommes.
Nous dépenserons jusqu’au dernier sou, sans quêter et sans toucher les cotisations : nous ne sommes pas là pour capitaliser, mais pour faire du bien.

11 février 1916 :
Le canon que l’on entendait ces jours-ci c’étaient les grosses pièces françaises, faites en Amérique dit-on ici. Les coups étaient semblables à un bruit de tombereau qui roulerait. Cela différait totalement des autres coups, plus lointains et plus faibles. Ceux-là sont effrayants. Si c’est dû à des pièces de 14 mètres lançant des obus de 1200, alors rien d’étonnant.

2 mars 1916 :
Nous avons pu envoyer des chemises, pantalons etc à des russes en cellule à Macdonald, pour refus de travailler aux tranchées contre nous. Ils manquent de tout et sont durement traités …

3 mars 1916 :
Une carte de Mr Faÿ, le principal du Collège de garçons. La commandature a refusé l’autorisation de laisser photographier le collège ici, comme il le désirait. Il m’invite à me joindre au groupe des professeurs, à 11h1/4, chez Roussillon.
J’y fus. Il m’a fait placer « sur la plus belle chaise » c’est à dire celle du milieu, car toute sont pareilles et il a pris place à ma droite, Mr l’abbé Lallement à ma gauche, (…)
Souvenir de notre « vie de collège » pendant la guerre. Tous les élèves ont été photographiés, par classes, avec leurs professeurs.

10 mars 1916 :
Jeudi, école ménagère. J’ai fait faire aux enfants une soupe exquise. J’en étais très fière. Il faut bien ça pour distraire un peu les esprits de la terrible canonnade. Mercredi soir, surtout, c’était continu et effrayant.

22 mars 1916 :
Les allemands ne nous donnent pas de dépêches qui vaillent. Un soldat, chez Md Wain a dit : « Aujourd’hui ! pas canon. Mais hier… » et il joignait les mains en les levant au ciel comme avec effroi. « Les munitions ont manqué, les français ont tiré, tiré … Des morts, horrible … » Ceci se rapporterait à la version qui circule que les monceaux de cadavres étaient tels qu’ils formaient des remparts. Et que les canons français auraient passé dessus…

29 mars 1916 :
Réunion d’ouvroir de la Croix Rouge, à la Villa Marie France. Bon travail, et étude ; on démontré aux jeunes filles le pansement du talon et de l’entorse : Alice Bechet et Md Gibert ont donné leur pied.

13 avril 1916 :
On a fusillé ce matin un jeune Alsacien-Lorrain. Il avait passé du côté français et combattait les allemands. Blessé à la tête et à la jambe, il fut ramassé prisonnier il y 3 mois, soigné à Sedan à l’Asfeld, on le voyait passer chaque jour pour aller se faire panser à la caserne Macdonald. Quand il a été à peu près remis, on l’a fait passer en Conseil de guerre et fusillé. C’est digne de ce qu’on appelait le raffinement chinois.
On a exposé son corps toute la journée à l’hôpital militaire.
Français, nous eussions peut être fusillé un déserteur, mais le soigner d’abord, et le coller au mur quand il est remis de ses blessures ! … Je n’ajoute rien.

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