Paul DEVIN 3/26

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5 août 1914

Nous quittons le cantonnement à 2 heures du matin le mercredi pour gagner le quai d’embarquement.

Tout se passe avec ordre et nous quittons Reims à 3h56. Le Bataillon se compose de 15 officiers et 1030 hommes, et c’est moi qui ai la responsabilité de tout ce monde, mais cela ne m’effraye pas et je suis très calme.

Nous arrivons à Verdun à 10 heures et je mets le Bataillon au repos derrière la gare, sur le glacis des fortifications, pendant que j’envoie un officier à la place pour prendre les ordres. On ne nous attendait, paraît-il, que le lendemain.

A 2 heures, nous nous mettons en route pour Haudainville, village de 700 habitants. D’après les instructions reçues j’envoie une compagnie (la 12e, capitaine Valette) occuper le fort d’Haudainville et l’ouvrage St Symphorien. Les trois autres compagnies sont cantonnées dans la partie Est du village. Quant à moi, je suis logé au presbytère. J’y trouve un brave homme, déjà âgé, avec sa nièce et sa petite-nièce. On fait un peu la grimace en voyant mon billet de logement, car on a peur du dérangement. J’ai une grande chambre avec deux fenêtres, au premier étage, mais je suis plus gêné que dans une autre maison, car on a peur de salir le parquet et l’escalier; aussi la nièce se charge de faire la chambre pour éviter que l’ordonnance monte! Au bout de quelques jours la sympathie vient chez mes hôtes en voyant que je ne fais pas de bruit et que je cause le minimum de dérangement. D’ailleurs je ne reçois pas chez moi et c’est au bureau du Bataillon que l’on vient me trouver. Il y a un jardin derrière la maison; je m’y suis assis plusieurs fois après le déjeuner et plus tard on m’a donné des poires pour notre popote.

Mon bureau est bien installé dans une pièce au rez-de-chaussée d’une autre maison. J’ai comme officier de détails le lieutenant Livernaux, de Reims, qui m’est très sympathique. Il est débrouillard et organise bien son service ; avec lui je suis tranquille pour l’administration du Bataillon ; il a avec lui, un sergent, deux soldats secrétaires et un cycliste qui va chaque jour à Verdun. A côté est installé le magasin à vivres et la boucherie, sous la direction de l’adjudant Husson, un camionneur des environs de Reims.

J’ai comme sous-officier adjoint le maréchal des logis Huart, un bon gros garçon dont je n’utilise guère les services, tant que nous sommes à Haudainville, que pour sortir à cheval avec moi. J’ai également à ma disposition un cycliste, le caporal Vilan ; enfin, comme adjudant de Bataillon, l’adjudant Hubert, qui m’est dévoué. Il est chargé de la police et de la propreté, non seulement du cantonnement, mais aussi de tout le village.

Comme il passe des troupes tous les jours, il a beaucoup à faire, car il faut s’occuper de répartir ces troupes dans les maisons, de faire procéder au nettoyage après leur départ, car on jette un peu partout des os, des quartiers de viande, sans préjudice de bien d’autres choses, qu’il faut faire disparaître. Il faut aussi faire enterrer les chevaux morts, puis les détritus des abattoirs, car nous sommes gratifiés pendant plus de huit jours de ce service peu attrayant; on abat une centaine de bêtes par jour, aussi l’on consomme de la chaux!

Passons en revue mes officiers.

A l’Etat-major le Lieutenant Livernaux, mon officier de détails, dont j’ai déjà parlé. Malheureusement il n’est pas resté longtemps au Bataillon, car il a été nommé Capitaine au 15e Territorial et a pris le commandement du fort du Rozellier. J’ai regretté son départ, car c’était un charmant camarade et un excellent officier.

Nous nous sommes revus plus tard à Châtillon, lorsque j’étais à Ronvaux, puis à l’hôpital de Verdun, où il est d’abord venu me voir le lendemain de mon opération et revenu ensuite pour son compte personnel afin de se faire opérer d’une fistule. J’ai appris depuis qu’il a été tué en février 1916, au nord-est de Verdun.

Le Docteur Bocquet, médecin aide-major de 1re classe, qui exerce la médecine à Jouchery. Il est neveu du Docteur Langlet, maire de Reims. Garçon très bien et d’une compagnie agréable, dont je profitais souvent lorsque j’étais à Bezonvaux et que j’avais des sorties à faire.

Le Lieutenant Hécart, agent d’affaires à Reims, gros garçon plein d’ardeur, commandant la section de mitrailleuses. Il était fier d’avoir choisi des chevaux superbes et il dressait bien sa section, quand il eut le gros crève-coeur de voir enlever les mitrailleuses au Bataillon pour renforcer celles d’un régiment actif.

Pour le consoler je l’ai chargé de faire des reconnaissances avec une section de volontaires, puis il a remplacé à la 5e Compagnie le Lieutenant Gouffier, que j’ai nommé officier de détails au départ de Livernaux.

Sa femme était restée dans les pays envahis et j’ai dû le remonter plusieurs fois, car il se démoralisait à la fin et avait ce qu’on appelle le cafard. Il a demandé par la suite à passer dans un régiment de réserve, où il a été depuis nommé capitaine. C’était un bon officier.

Avec le Docteur Bocquet j’avais un médecin auxiliaire, dont je ne me rappelle plus le nom.

A la 5e Compagnie, le Capitaine Boutteville, que j’avais connu dans le temps au Cours Major, c’est ­à-dire qu’il était à peu près de mon âge. Très maigre, teint basané, le type de la vieille culotte de peau. Excellent officier, s’occupant bien de ses hommes, dont il était aimé, mais ayant un défaut capital, il buvait. J’ai dû plusieurs fois lui faire de sérieuses remontrances. Il avait des litres d’absinthe et d’apéritifs divers, que je lui ai rachetés afin qu’il n’ait plus de tentations. Ce moyen a assez bien réussi, mais il a encore eu des rechutes et cette situation me préoccupait, aussi je le surveillais le plus possible. Il avait d’ailleurs beaucoup d’affection pour moi et j’avais de l’influence sur lui.

Il a depuis été évacué pour maladie et je l’ai revu pendant un mois au dépôt de Châtelaudren. Tant que nous nous y sommes trouvés ensemble, il s’est maintenu, mais après mon départ il s’est remis, paraît-il, à boire et j’ai appris qu’il est mort à l’hôpital de St Brieux. Le Docteur Bocquet lui avait prédit que s’il ne se corrigeait pas, il tomberait tout d’un coup.

Le Lieutenant Sérant, qui avait 52 ans à la mobilisation. Au physique, marquant mal au point de vue militaire; au moral, très dévoué, mais maniaque, avec des idées étroites, ayant toujours peur de mal faire, mais ne voyant que la lettre des ordres et commettant des gaffes. Les hommes de sa section n’avaient pas confiance en lui et j’aurais voulu le faire relever, mais il se cramponnait à son poste. Il a depuis été rappelé en arrière pour fatigue.

Le Lieutenant Gouffier, notaire à Château-Thierry, qui a très bien remplacé Livernaux comme officier de détails. Je n’ai eu qu’à me louer de lui dans ce poste qui lui convenait mieux que celui d’officier de Compagnie et où il s’est révélé bon administrateur. Je passais chaque jour plusieurs heures dans son bureau à Haudainville, car c’était le bureau du Bataillon. Il allait fréquemment à Verdun pour son service et nous approvisionnait de ce dont nous avions besoin. C’était un excellent camarade.

A la 6e Compagnie, le Capitaine Herlem, industriel à Pontfaverges ou aux environs, assez jeune, coquet, portant beau, d’un commerce agréable. J’ai eu d’excellents rapports avec lui et je le voyais volontiers ; de son côté, il avait beaucoup de sympathie pour moi.

Il s’occupait très bien de sa compagnie et du bien-être de ses hommes. J’ai partagé plusieurs fois le déjeuner avec lui sur le terrain quand j’étais séparé de la 9e Compagnie et j’y trouvais toujours le confortable.

Le Lieutenant Forzy, notaire à Fismes, gros garçon à figure rouge, un peu eczémateuse. Il n’a pas le tempérament militaire, il est un peu froussard, mais il a beaucoup de mérite car il s’occupe consciencieusement et il fait ce qu’il peut pour se dominer. Je l’envoie en reconnaissance avec le Lieutenant Hécart, pour l’aguerrir : il part sans hésitation, mais il a pris une capote de soldat et un fusil afin que les Allemands ne le distinguent pas des hommes et ne le visent pas spécialement. A eu depuis une belle attitude pendant le bombardement du bois de Maucourt.

L’Adjudant Nicodémy, remplaçant le second officier de peloton. Vif, débrouillard, plein d’entrain, faisant marcher ses hommes par la bonne humeur. Je l’ai fait passer adjudant-chef et il est devenu depuis officier (il a été tué comme capitaine).

A la 7e Compagnie, le Capitaine Sarcelet, cultivateur des Ardennes, cousin du Docteur Mencière. Plus fruste que les autres, ayant moins de tact avec les hommes, les menant plus durement ou avec laisser-aller ; j’ai eu moins de relations avec lui. J’ai dû intervenir un jour parce qu’il avait fait conduire au poste un caporal par quatre hommes, baïonnette au canon, alors qu’il n’avait pas le droit de prendre cette mesure et qu’au surplus il n’y avait pas motif. Il était, je crois, peu aimé de ses hommes. A part cela bon cavalier, n’ayant pas peur. Il l’a prouvé en allant un jour seul faire une reconnaissance jusqu’aux tranchées ennemies aux jumelles d’Ornes.

Le Lieutenant de Tassigny, un frère de Pol de Tassigny. Très bien, très sérieux, très sympathique, peut-être pas tout à fait assez énergique au début. Excellent officier, que j’avais proposé pour capitaine et qui a été nommé depuis.

Le Sous-lieutenant Thélier, ancien adjudant de l’armée active, plutôt doux et manquant un peu d’énergie. Il ne devait pas se plaire dans sa compagnie et a demandé à passer dans un régiment actif ou de réserve vers la fin de 1914.

A la 8e Compagnie, le Capitaine Valette, ayant deux ans de plus que moi, bon capitaine mais auquel je ne trouvais pas assez d’autorité pour commander un bataillon, ou du moins une autorité assez pondérée. Il avait les palmes académiques, qu’il a portées pendant plusieurs mois. Je l’avais désigné, comme plus ancien, pour commander le fort d’Haudainville et il en était fier, et quand il en parlait, il disait : mon fort ; aussi l’appelait-on, paraît-il, Monsieur de Monfort. Il s’occupait bien de son affaire, mais, je le répète, une compagnie suffisait pour son envergure.

Le Lieutenant Dargent, ancien lieutenant de l’armée active, connaissant son affaire, mais un peu flegmatique. Il a eu un jour à l’occasion du service quelques démêlés avec le Capitaine Herlem. J’ai dû m’entremettre pour arranger la chose, qui menaçait de s’envenimer.

Ce pauvre Dargent a été grièvement blessé huit jours avant moi et est mort quelques heures après, laissant une veuve et six jeunes enfants.

Le Sous-lieutenant Delay, ancien adjudant de l’armée active, connaissant admirablement son affaire, très actif, très travailleur, un de mes meilleurs officiers. Malheureusement il est tombé gravement malade et a dû être évacué ; j’ai appris qu’il est mort depuis.

N.D.L.R. : Paul DEVIN commandait le 46e bataillon d’infanterie territoriale (ou R.T.I.). Le bataillon se composait d’hommes d’âge supérieur à 34 ans et devait rester en troisième ligne. Leurs rôles étaient d’assurer les services de garde et de police, d’occuper les forts, d’effectuer des travaux de terrassement, de fortification, le creusement de tranchées, d’effectuer des missions de ravitaillement et de soutien aux troupes de première ligne. Mais dès 1914, ils furent aussi utilisés en première ligne.

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