Paul DEVIN 1/26

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1914, Souvenirs de guerre, Commandant Devin

Souvenirs 25 octobre 1916

Hier soir ma pensée se reportait deux ans en arrière et cherchait à évoquer ce que je faisais à pareille époque, puis l’idée m’est venue, non pas d’écrire mon journal de guerre, car le temps s’est écoulé depuis que j’ai quitté le front, et il y aurait bien des lacunes, mais de fixer mes souvenirs.

Il me semble que j’aurai plaisir à revivre les faits, à noter mes impressions, et que Marthe, à son tour, les lira volontiers quand nous nous retrouverons.

1er août 1914

[à Oléron] Nous avions encore une si belle confiance le samedi 1er août: je me revois encore passant à l’hôtel Guitet après le déjeuner et rassurant les personnes de la table qui s’alarmaient, non sans raison. Cette confiance m’était donnée surtout par la foi que j’avais dans les communications qui nous étaient données.

Puis j’ai emmené Jeanne à travers champs pour lui faire prendre l’air, passant près de la maison carrée et allant vers la Boirie en cueillant des fleurs et en chantant. Nous revenions tranquillement vers 5 heures, quand en arrivant au chemin de la Barrière, qui longe le derrière de notre propriété, des gens nous disent qu’on nous cherche. Nous hâtons un peu le pas, mais sans que je sois autrement préoccupé.

Arrivé devant la maison, je vois un attroupement. Mme Pingard, Élisabeth, les bonnes, les voisines. J’apprends alors que la mobilisation est annoncée et que Marthe est déjà partie avec une voiture (N.D.L.R. : véhicule attelé) vers le Château. Elle avait pris rapidement cette décision, sachant que je pouvais la rejoindre à bicyclette.

Il n’y avait plus de temps à perdre : je change rapidement de vêtements et dix minutes après j’embrassais les enfants et Mme Pingard et je partais rapidement à bicyclette. Le vent m’était, je crois, favorable et j’allais aussi vite que possible.

Quelles étaient mes pensées en roulant? Plutôt du dépit et de la mauvaise humeur de me voir aussi loin, alors que je devais rejoindre le premier jour de la mobilisation. J’en voulais un peu à Marthe de m’avoir laissé m’endormir dans une fausse sécurité.

Je rejoignis la voiture avant St-Pierre et je fis un crochet pour tâcher de trouver une auto (N.D.L.R. : véhicule à moteur) dans le bourg, mais tout était réquisitionné.

Je rattrapai à nouveau la voiture et y montai, laissant ma bicyclette près du conducteur. Nous ne pensions qu’au moyen de regagner Sedan. Je songeai alors, en consultant l’indicateur, que nous arriverions trop tard au Château pour prendre le bateau et que, même en traversant au moyen d’une barque, il n’y aurait plus de train avant le lendemain pour quitter le Chapus. Il fallait donc coucher au Château.

Je décidai Marthe à retourner à St-Denis avec la voiture pour prendre le lendemain le train de 6 heures. Quant à moi, j’avais fait mes adieux et je ne voulais plus retourner; je continuai donc ma route à bicyclette vers le Château, où régnait une grande animation. Je descendis dans l’hôtel et café de Paris place de la République et me couchai de bonne heure après avoir dîné, mais je ne pus dormir, hanté par la crainte de ne pas arriver à temps à mon bataillon.

2 août 1914

Le dimanche matin j’étais debout de bonne heure et j’allais à l’église avant six heures, pour assister à la messe. Un prêtre qui passait me demanda si je voulais me confesser. Je répondis : non, merci. Après la messe, un autre me posa à peu près la même question et je le suivis. Il me sembla que j’étais plus tranquille pour partir. Rentré à l’hôtel, en attendant mon déjeuner, j’écrivis une lettre à Marthe, car je craignais que son train n’arrivât pas à temps pour le bateau. Dans ce cas je n’aurais pu l’attendre et je ne voulais pas partir sans lui laisser un mot d’affection, car nous aurions éprouvé tous les deux une grande peine à nous quitter ainsi, et je voulais l’atténuer chez ma femme.

J’allai donc porter cette lettre chez Dumont, le porteur de journaux, en le priant de la remettre à l’arrivée du train si je ne m’y trouvais moi-même. Mais cette précaution fut inutile, car j’eus la satisfaction de voir descendre Marthe en compagnie de M. Gourneaux, un voyageur de l’hôtel, qui rentrait à Paris.

La traversée se fit sans difficulté et au Chapus je pus faire monter Marthe dans le train, bien qu’il fût réservé aux mobilisés. J’ai conservé peu de souvenirs du voyage, qui s’effectua dans d’assez bonnes conditions jusqu’à Paris, où nous sommes arrivés avec une demi-heure de retard seulement. A Montparnasse, pas de voiture : heureusement nous pûmes, malgré l’affluence, prendre le métro pour gagner la gare de l’Est.

Après avoir dîné sommairement rue de Chabrol, où nous n’avions pas trouvé M. Alcide Baudelot, nous avons pu franchir au travers de la foule la grille de la cour et rentrer dans la gare où nous avons appris avec désappointement qu’il n’y aurait pas de train pour Sedan avant 2 heures du matin. Nous avons attendu dans la salle d’attente des premières, occupée en grande partie par des officiers de réserve en tenue, que j’enviais, et M. Baudelot est venu nous y serrer la main.

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